Les syndicats affûtent leurs armes
Le 54ème congrès de l'Union syndicale suisse pose les jalons d'une politique offensive pour des salaires et rentes équitables

Salaires relevés, fin des discriminations salariales entre hommes et femmes, AVS renforcée, interdiction des licenciements antisyndicaux et lutte contre le démantèlement social: tels ont été les points forts du 54e congrès de l'Union syndicale suisse, en fin de semaine dernière à Berne. Tour d'horizon d'un programme renouant avec l'offensive et basé sur des propositions constructives marquées par une volonté de justice sociale.

Les syndicats vont non seulement continuer à se défendre de pied ferme contre les multiples tentatives de démantèlement social, mais ils sont également bien décidés à passer à l'offensive, en s'armant d'alternatives concrètes, orientées vers une société plus équitable. C'est en tout cas la volonté qui a été exprimée par le vote des 225 déléguées et délégués du 54e congrès de l'Union syndicale suisse (USS), vendredi et samedi dernier à Berne.

L'ombre de la crise
En ouverture du congrès, le président de l'USS, Paul Rechsteiner, a constaté que «jamais encore avant 2010, on avait assisté à une attaque aussi concertée contre l'Etat social en Suisse». Une attaque en grande partie repoussée par les syndicats qui, avec la gauche, ont fait échec au pillage du 2e pilier, à l'injuste 11e révision de l'AVS ou à la péjoration de l'assurance accidents. Le tir groupé de la droite n'a pu toucher que l'assurance chômage, et encore avec un score (53%) qui ne l'autorise pas à verser dans le triomphalisme.
Pour Paul Rechsteiner, il importe de remettre cette situation dans le contexte qui l'a engendrée, à savoir la crise financière issue de la spéculation. «Cela fait deux ans seulement que l'ensemble du système financier mondial s'est presque totalement effondré, suite aux abus commis dans le secteur bancaire. Nos grandes banques, surtout l'UBS, ont été complètement impliquées. Et il a fallu des interventions gigantesques des Etats, d'une ampleur jusqu'ici inimaginable, pour sauver ce système financier». Ce sauvetage a provoqué un endettement massif des Etats. Et voilà qu'aujourd'hui, ceux-là même qui sont à l'origine de cette situation réclament à cor et à cri le désendettement des Etats, avec ce que cela implique de coupes drastiques dans les budgets publics. Résultats? «Des programmes d'austérité comme on n'en a plus vu depuis des décennies, avec démantèlement de l'Etat, démantèlement social, baisse des salaires, relèvement de l'âge de la retraite, baisse des rentes. Et cela à travers tout le continent».
La droite présente chaque coup de rabot contre l'Etat social comme une nécessité incontournable dénuée de coloration idéologique. La preuve en a une fois de plus été donnée au congrès par le conseiller fédéral Didier Burkhalter qui, dans son message, n'a cessé de présenter les réformes de l'AVS ou de l'assurance chômage comme des rééquilibrages dictés par les seules contraintes budgétaires.

Initiative pour des salaires minimums
Les congressistes ont adopté un document réclamant le plein emploi et de bonnes conditions de travail. Ils ont exigé des augmentations de salaire substantielles et générales. La priorité est aussi de lutter contre le travail précaire et les salaires indécents. L'Union syndicale lancera à la mi-janvier de l'année prochaine une initiative populaire pour des salaires minimums. Dans la foulée les syndicalistes s'engagent à combattre l'injustice salariale par le haut, en demandant que les bonus soient remplacés par des salaires fixes et que la tranche supérieure à un million de francs soit soumise à un impôt sur les bénéfices dont le produit sera reversé aux ménages à revenus modestes ou moyens.
Côté libertés, les congressistes ont plaidé pour l'interdiction des licenciements antisyndicaux. Ils ont chargé l'USS de lancer une proposition de loi au Parlement ou une initiative populaire sur la protection des représentants syndicaux.
Au chapitre de la formation, le congrès a demandé un droit à une formation postobligatoire de qualité pour tous les jeunes ainsi que l'accès à la formation continue pour toutes les travailleuses et tous les travailleurs.

Les femmes en mouvement
Les femmes des syndicats ont non seulement fait entendre leurs voix à travers des réquisitoires contre la persistance inadmissibles des inégalités salariales entre hommes et femmes mais elles ont également montré leur détermination en occupant la scène, banderoles en tête, avec la présence militante remarquée de l'ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss. Les syndicalistes demandent une meilleure conciliation et répartition entre la vie professionnelle et familiale ainsi que l'extension des congés maternité (de 14 à 18 semaines) et paternité (8 semaines). Les congressistes ont décidé à l'unanimité d'organiser le 14 juin 2011 une journée d'action placée sous le slogan «Femme en mouvement. L'égalité absolument». Des actions sont prévues dans tout le pays, dans les entreprises et sur la place publique.
Ce 54e congrès a été ponctué par les interventions de grévistes de Swissport, de vendeuses de SPAR, de chefs de trains des transports zurichois opposés à leur licenciement et de facteurs en lutte contre la suppression d'emplois dans la distribution. Il a également donné lieu à la remise du prix culturel de l'USS à l'écrivain et poète bernois Pedro Lenz, connu pour ses œuvres à la fois engagées, ludiques et proches des petites gens. A noter encore le discours très applaudi de la syndicaliste chinoise Monina Wong (détail dans nos prochains numéros) et le vibrant réquisitoire de Jean Ziegler contre la pouvoir ultralibéral.


Pierre Noverraz



Pour une AVS Plus!

L'amélioration de la prévoyance vieillesse a constitué l'un des objectifs phares adoptés par le congrès. La proposition la plus marquante est celle de créer Une «AVS plus». Il s'agit d'une formule permettant aux personnes à faible revenu de disposer de rentes suffisantes pour vivre décemment. Explication: le mandat constitutionnel portant sur la prévoyance stipule que l'AVS et le 2è pilier doivent suffire à maintenir le niveau de vie antérieur à la retraite. Il est communément admis que le seuil se chiffre à 60% du dernier salaire. Or comment peut-on assurer l'objectif légal avec 60% de 5000 francs ou moins encore? L'impossibilité saute aux yeux. L'USS a donc lancé un projet prévoyant des prestations différenciées pour les bas revenus. Le taux de remplacement serait ainsi porté à 80% pour les revenus inférieurs à 5000 francs brut par mois. D'autre part, il s'agira de revoir la répartition de la prévoyance entre l'AVS et le 2e pilier. Le congrès a chargé les organes de l'USS d'approfondir ce projet, sous l'angle de son fonctionnement et de son financement afin qu'une assemblée des délégués puisse définir les prochaines étapes à franchir.

PN


Ce que veulent les syndicalistes


Quelques-unes des nombreuses propositions, recommandations et résolutions prises par le congrès:
• Instauration d'un Etat social fort, en rupture avec la mentalité de démantèlement qui a marqué ces dernières années.
• Régulation plus stricte de la place financière pour éviter de nouvelles crises.
• Combattre la spéculation et le franc fort.
• Améliorer les mesures d'accompagnement, en particulier contre les faux indépendants.
• Initiative citoyenne au plan européen pour que les droits sociaux fondamentaux passent avant les libertés du marché et application du principe «Le même salaire pour le même travail au même lieu».
• Interdiction des licenciements antisyndicaux.
• L'égalité des salaires, maintenant.
• Meilleur partage du travail rémunéré et du travail non rémunéré.
• Pas de révision de l'AVS au détriment des femmes.
• Reconversion économique écologique et sociale en Suisse.
• Maintien et développement de services publics de qualité et arrêt de toute libéralisation et privatisation dans ce secteur, en particulier dans l'approvisionnement en électricité.
• Oui à l'initiative pour des impôts équitables en votation ce 28 novembre.
• Non à l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers et à son contreprojet ce 28 novembre.


Le nouveau comité

Paul Rechsteiner a été réélu pour un quatrième mandat à la présidence de l'USS. La vice-présidence revient à Vania Alleva (Unia) et à Giorgio Tuti (SEV). Le comité présidentiel enregistre l'arrivée de trois nouveaux membres: Renzo Ambrosetti (Unia), Danièle Lenzin (Comedia) et Katharina Prelicz (SSP). Les anciens, Alain Carrupt (Syndicat de la communication), Stefan Giger (SSP) et Andreas Rieger (Unia), sont réélus.

PN


 

Edition n° 45 du 10 novembre 2010

 
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