Davantage de pouvoir à la base
Vers une Unia forte : les militants se sont fait entendre à Lausanne

Renforcement du réseau de militants pour construire une Unia forte, prête à relever les défis annoncés par la situation économique et politique, protection contre les licenciements, droits de la base à se faire entendre dans les instances du syndicat. Le congrès extraordinaire d'Unia qui s'est tenu à Lausanne les 3 et 4 décembre a été riche en discussions menées par des délégués soucieux de voir leur engagement porter ses fruits.

C'est à un congrès marathon qu'ont participé, vendredi et samedi derniers, plus de 350 délégués du syndicat Unia venus de toute la Suisse, ainsi que 150 secrétaires syndicaux et invités. Ce congrès extraordinaire, placé sous la devise d'une «Unia forte», a été marqué par un foisonnement d'interventions. Les délégués étaient appelés à se prononcer sur un texte d'orientation relatif au «Renforcement des personnes de confiance» pour lequel 68 propositions d'amendements étaient soumises à la discussion, et sur des modifications statutaires dont le congrès ordinaire de Lugano en 2008 n'avait pas eu le temps de traiter.
Les délégués ont été accueillis par l'ancien syndicaliste d'Unia Pierre-Yves Maillard, aujourd'hui conseiller d'Etat vaudois, qui s'est réjoui de la tenue de ce congrès dans un canton où des progrès sociaux sont en cours, avec l'introduction de prestations complémentaires pour les working poor et d'une rente-pont pour les chômeurs âgés. Le syndic de Lausanne, Daniel Brélaz, est lui aussi venu saluer les congressistes, comme le président de l'Union syndicale suisse, Paul Rechsteiner.

Crise et xénophobie
En ouverture des débats, Andreas Rieger, coprésident d'Unia, a rappelé que lors du congrès de Lugano, la crise financière était à son comble, avec l'effondrement des banques et la faillite de Lehmann Brothers. «Depuis, des milliards ont été investis par les Etats pour sauver le système. Aujourd'hui, les puissances financières dictent à nouveau la loi et l'on nous présente la note», a-t-il déclaré, évoquant les plans de démantèlement du système social à l'œuvre en Grèce, en Irlande et ailleurs. «Les temps sont durs, mais on voit que l'on peut résister, les gens en ont assez», a-t-il poursuivi, rappelant les batailles gagnées cette année en Suisse sur la LPP, l'AVS et l'assurance accident. Or ce ras-le-bol suscite des réponses simplistes de l'UDC. «Face à ça, nous devons nous renforcer, car le problème ce sont les riches et les profiteurs, pas les migrants.» Moins d'une semaine après la votation sur l'initiative UDC et ce «nouveau week-end noir pour nos collègues migrants, constituant la majorité des membres d'Unia» comme l'a relevé Rita Schiavi, le congrès a adopté le principe du lancement d'une vaste campagne contre la xénophobie, dont nous reparlerons dans notre prochaine édition.
Saluant Unia comme la principale force sociale de Suisse, le coprésident Renzo Ambrosetti a rappelé l'enjeu du débat central du congrès sur les personnes de confiance: «Nous voulons améliorer notre ancrage parmi les travailleurs, nous voulons étendre nos réseaux de personnes de confiance. Nous, les permanents, nous ne pouvons mener les campagnes à la place des travailleurs. Notre force se trouve dans les personnes de confiance qui jouent un rôle actif sur le terrain.»

De personne de confiance à militant
Le débat ouvert, une discussion nourrie a été menée sur le texte d'orientation. Le terme de «personne de confiance» a été critiqué, non seulement par des Romands, certains l'estimant méprisant à l'égard de tous les membres s'engageant dans le syndicat depuis de longues années, que par des Alémaniques trouvant qu'il peut prêter à confusion en introduisant implicitement la notion de méfiance envers d'autres membres. Le congrès a finalement décidé de remplacer, dans la version française, le terme de personne de confiance par celui de «militant».
«Les membres doivent porter leur organisation, être capables de jouer leur rôle, ils doivent être protégés contre les licenciements abusifs. On doit aussi mettre des ressources à leur disposition», a lancé une déléguée de la jeunesse, soulevant un des points centraux du débat, qui a fait l'objet d'une résolution (voir ci-dessous). «Nous, les femmes, nous sommes prêtes à nous engager dans les instances, mais nous avons besoin de quelqu'un qui s'occupe de nos enfants, qui soit à la maison le soir», a indiqué une autre déléguée demandant un soutien pour cela. Pour un délégué vaudois, «la priorité, c'est de fidéliser les membres, pas de recruter pour recruter. C'est lorsque l'on a une relation de confiance avec les permanents que l'on arrive à se développer.» L'obtention de congés syndicaux et de davantage de formation a aussi été demandée. A la fin d'une discussion riche et intense, les délégués ont adopté à l'unanimité le texte d'orientation modifié et complété.

Plus de pouvoir pour la milice
Restait encore à aborder la question des statuts. Elle peut se résumer par le fait qu'un renforcement des réseaux de militants implique que la base reprenne du pouvoir dans les instances du syndicat. La région bernoise par exemple demandait que le comité central soit composé de membres de la milice. Après un nouveau débat nourri sur la question de la place des membres et de la démocratie, les délégués ont accepté de donner mandat à une commission statutaire chargée de faire des propositions. Celles-ci seront ensuite soumises à une large consultation au sein du syndicat en vue d'une décision avant le congrès ordinaire de 2012. Quelques autres propositions de modification des statuts, touchant par exemple les mesures de lutte et l'autonomie des sections, ont été soumises aux délégués.
«Unia c'est vous, Unia c'est nous, Unia c'est 200'000 travailleurs. Vous avez pris d'importantes décisions et nous avons commencé à écrire une page historique devant nous conduire au progrès social, même si le parcours sera semé d'embûches. Mais ensemble, nous sommes forts!» a conclu Andreas Rieger à l'issue des travaux du congrès.

Sylviane Herranz


Résolutions

Halte aux licenciements!
Le débat sur le renforcement des personnes de confiance a mis en évidence la nécessité de protéger les délégués syndicaux au sein des entreprises. Le congrès a adopté une résolution contre les licenciements antisyndicaux et pour le renforcement des droits des travailleurs. Une résolution à laquelle a été intégrée la question des licenciements économiques, sur demande du groupe d'intérêt des migrants qui s'était engagé, lors de sa dernière assemblée nationale, à soutenir une campagne lancée par des syndicalistes et des socialistes pour l'interdiction des licenciements.
Dans sa résolution, le congrès d'Unia réaffirme que le mouvement syndical poursuivra sa campagne dont les grands axes sont: «la protection contre la répression et le licenciement des syndicalistes actifs, l'introduction d'un droit à bénéficier de temps de détachement rémunéré, le droit d'accès des secrétaires syndicaux aux lieux de travail ainsi qu'une meilleure protection contre les licenciements "pour motif économique"». Le congrès s'engage «pour l'organisation d'une mobilisation puissante afin de modifier le Code des obligations dans le sens d'une meilleure protection contre les licenciements». La résolution précise aussi qu'Unia «fera du renforcement des droits des travailleurs une de ses priorités à chaque renouvellement de CCT». Le syndicat demande encore au Conseil fédéral d'intégrer à la révision du CO le droit à la réintégration.

SH


Priorités pour l'avenir
Dans une résolution contre les salaires mirobolants du secteur financier et le démantèlement des salaires et des prestations sociales des travailleurs, les délégués ont rappelé les quatre priorités du syndicat pour les mois à venir:
- davantage de protection sociale, refus de toutes les mesures de démantèlement de la sécurité sociale et extension de l'AVS et des autres assurances sociales.
- des salaires minimums obligatoires, tant dans les CCT que dans la loi et cela avec l'initiative qui sera lancée en janvier, des hausses de salaire correctes et l'égalité salariale
- des mesures efficaces contre la sous-enchère salariale, la défense du principe «un salaire égal, pour un travail égal, au même endroit», le renforcement des contrôles et des sanctions
- l'arrêt des licenciements collectifs et le renforcement de la résistance avec le personnel.

SH



Jean-Claude Rennwald ovationné
Moment fort du congrès, l'hommage rendu par Renzo Ambrosetti à l'engagement de Jean-Claude Rennwald durant 15 ans au sein du comité directeur du syndicat. Il quittera cette instance fin décembre, cédant la place à Aldo Ferrari, lui-même salué par les délégués. Jean-Claude Rennwald restera toutefois à la direction du secteur industrie d'Unia pour mener à bien son 4e renouvellement de la Convention collective de travail de l'horlogerie. Il continuera aussi à présider L'Evénement syndical et à assumer la responsabilité du groupe des retraités d'Unia. Après un discours empreint de respect pour le travail des ouvriers, leur savoir-faire et un vibrant plaidoyer pour la lutte syndicale et la défense des plus faibles, Jean-Claude Rennwald a été ovationné durant de longues minutes par les congressistes. 


SH



Etre ou ne pas être une personne de confiance...

Controversée, l'appellation «personne de confiance» censée qualifier les délégués particulièrement actifs dans leur entreprise a finalement été abandonnée en Suisse romande. Non sans créer des remous au préalable

«Le terme de personne de confiance me chicane. Je préfère celui de militant. Le changement d'appellation est inutile. Les syndiqués actifs dans les entreprises font déjà le travail sous-entendu par cette dénomination. Trop d'importance est accordée au vocabulaire. Moi je me considère comme une personne de confiance. Depuis 25 ans, je travaille pour le syndicat dans mon entreprise.»
Dominique Ropraz, employé à Nestlé, Broc, 48 ans.

«En Suisse romande, ce terme est peu apprécié. Ceux qui ne font pas partie des personnes de confiance peuvent se sentir dépréciés. Le terme de délégué syndical, plus connu, est préférable ou alors je préfèrerais «personne de contact». Son rôle? Il est le drapeau du syndicat dans l'entreprise. Mais bien que les terminologies soient un peu "bidon", je trouve le concept d'Unia forte positif. Si je suis une personne de confiance? Oui. Déjà bien avant qu'on utilise ce vocabulaire. Pour le devenir, tout dépend de la situation prévalant dans son entreprise. Si personne ne joue déjà ce rôle sur son lieu de travail, le militant peut prendre cette place et agir alors comme caisse de résonance d'Unia.»
Mike Nista, président de la commission d'entreprise de Sapal, Ecublens, et d'Unia Vaud, 54 ans.

«Je trouve le concept flou. L'idée de renforcer le militantisme est bonne, mais elle risque aussi de diviser les personnes avec l'établissement de nouvelles hiérarchies... En participant au congrès, on est déjà une personne de confiance, cela coule de source mais autrement, je ne sais pas. Si on me demandait d'en devenir une, j'hésiterais. Il faudrait savoir ce que cela implique réellement en termes de disponibilité. Je suis déjà pas mal active.»
Angelica Palmieri, employée à l'Ecap, Neuchâtel, 35 ans.

«Une personne de confiance est une personne vers laquelle on se tourne si on a besoin d'aide et de renseignements. Elle est différente du militant qui, lui, donne des coups de main ponctuels, lors de manifestations par exemple. Elle bénéficie de davantage de formation en matière de droits du travail. Comment on le devient? Aucune idée. Mais, si on me le demandait, j'accepterais. J'aime beaucoup les gens et ne supporte pas quand ils vont mal. J'ai un peu l'âme d'un Saint-Bernard.»
Natacha Guerne, employée de commerce, Reconvilier, 30 ans.

«Il n'y a pas de différence entre la personne de confiance et le militant. C'est la même chose. Leur tâche consiste à rapporter les informations et messages d'Unia dans l'entreprise, à favoriser les prises de conscience et relations avec le patronat, dans le sens d'un partenariat. L'appellation ne me dérange pas, mais le risque de créer deux catégories n'est pas souhaitable. Il est plus important aujourd'hui de renforcer la protection des délégués syndicaux ou personnes de confiance, peu importe le terme. Pour ma part, je suis considéré comme une personne de confiance, par Unia, mon entreprise et mes collègues.»
Stéphane Nicolin, Syngenta, Monthey, 50 ans.

Propos recueillis par Sonya Mermoud


Plus de pouvoir à la base, oui mais...

La base doit-elle disposer de davantage de pouvoir? Une question abordée dans les modifications des statuts. Des délégués donnent leur point de vue et s'expriment sur les thèmes jugés prioritaires et les problèmes de relève.

«La base est assez entendue, mais le rôle des différentes instances d'Unia est mal défini. L'assemblée des délégués, par exemple, est devenue une instance d'enregistrement. On prend note des nombreuses propositions, mais il n'y a pas assez de débats.
Les priorités? Unia devrait élargir la consultation sur les Conventions collectives de travail (CCT) avant leur conclusion. Trop souvent, les revendications se terminent par des statu quo. On ne se montre pas assez combatifs... Quant à la relève, le problème se pose partout. Il découle d'une société basée sur l'individualisme et l'égoïsme.»
Patrick Pfund, employé dans l'industrie, actuellement au chômage, Fribourg, 42 ans.

«Il est parfois difficile de se mettre d'accord, mais c'est nécessaire, au risque de diviser le syndicat. Elue par la base, la direction doit respecter les statuts et assumer ses responsabilités. C'est elle qui tient les rênes du syndicat. Les infrastructures actuelles fonctionnent bien. Les syndiqués sont solidaires avec les dirigeants.
En ce qui concerne le monde du travail, nous vivons une période décisive. Nous devons être unis pour faire front à une pression patronale qui ne cesse de s'amplifier. Le manque de jeunes est un point sensible. Nous devons travailler avec eux, les former, mais c'est difficile et la solidarité, en perte de vitesse, n'a pas la même résonance pour tous.»
Alain Cretin, ouvrier de l'horlogerie, Vallée de Joux, 59 ans.

«La base est écoutée mais, souvent, les décisions ont déjà été prémâchées, et elle doit alors seulement les valider. Problématique? Je suis souvent d'accord avec les instances dirigeantes. Et puis, comment faire autrement? Si toutes les sections s'en mêlaient, ce serait le b... Il est important que la direction s'affirme et donne des mots d'ordre sur la politique. J'ai de mon côté besoin de positions tranchées, à gauche.
La priorité d'Unia devrait porter sur l'information et la promotion de la solidarité et de la culture syndicale auprès de la jeunesse afin d'assurer sa continuité. La raison du manque d'engagement des jeunes? Soit ils sont défaitistes et pensent qu'il ne sert à rien de se battre, soit ils bénéficient déjà de bonnes conditions de travail et la jouent individualiste. Autres thèmes essentiels: la lutte contre le démantèlement social et l'amélioration des conditions de travail notamment dans les métiers du tertiaire.»
Estelle Boukardougha, éducatrice, Fribourg, 26 ans.

«La centrale n'est pas toujours à l'écoute de la base sur certains points de litige avec l'employeur ou lors de grève. Les discussions au congrès ne suivent parfois pas sur le terrain. S'il serait bienvenu d'avoir plus de pouvoir, je ne vois toutefois pas, pratiquement, de quelle manière. Comment les ouvriers, en plus des comités régionaux, auraient-ils encore le temps de se rendre à des séances à Berne? On ne va pas y arriver. La solution? S'impliquer davantage dans sa région qui doit relayer les préoccupations en haut.
Quant au syndicat, il devrait se montrer plus présent dans les entreprises et élargir les horaires des permanences. La relève? Un problème. Les jeunes discutent, mais ne s'engagent pas assez. Ils manquent de ténacité. La flamme s'éteint...»
Marianne Guerne, employée de commerce, Bévilard, 59 ans.

«La base est entendue et écoutée, mais s'exprime-t-elle suffisamment? A-t-elle le temps, la disponibilité pour prendre plus de pouvoir? Bénéficier d'une plus grande liberté, c'est bien mais si personne ne l'utilise... Il aurait fallu prendre davantage de temps pour discuter de la question dans les régions avant de la soumettre au vote du congrès...
J'aimerais par ailleurs qu'on parle moins des statuts et plus de syndicalisme, de sujets de fond comme la protection contre le dumping salarial, les conditions de travail en extérieur, les liens entre retraite et pénibilité de l'activité... La préoccupation première d'Unia devrait porter sur la manière de faire davantage de membres et de les garder. Le manque de relève est malheureux. Certains croient que les CCT figurent dans la loi et ne voient pas la nécessité de s'engager...»
Guillaume Racloz, ouvrier en charpenterie, Penthaz, 29 ans.

«Grâce à Unia forte, on s'est donné les moyens d'être entendus. Pas nécessairement plus de pouvoir, mais en tout cas la possibilité de codécider. On assiste aujourd'hui à un virage dans le monde professionnel. Les travailleurs se rendent compte qu'ils ne peuvent laisser l'appareil agir seul. Ils ont conscience de la nécessité de défendre leurs droits.Notamment dans la vente à Genève où leur engagement côte à côte avec le syndicat a débouché sur un ticket gagnant (ndlr: référence aux votations du 28.11 sur l'extension, refusée, des horaires d'ouverture des commerces). Il ne faut pas parler de pouvoir mais de travail main dans la main. Autre point fort nécessaire: la formation et davantage de protection des délégués - des personnes ont peur de s'engager en raison de cette absence de protection.
Quant au problème de la relève, il est lié au saucissonnage des horaires induisant un manque de place pour l'associatif. Cette situation n'est pas propre au syndicat, d'autres associations en pâtissent. L'individualisme a pris aussi une telle ampleur qu'on ne veut que des services au détriment de l'engagement.»
Marisa Pralong, présidente d'Unia Genève, 44 ans.


Propos recueillis par Sonya Meroud

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Edition n° 49 du 8 décembre 2010

 
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