On ne peut pas faire bosser des gens dans des conditions pareilles
Le grand froid met en danger les travailleurs de la construction. Il y a urgence à régler la question des intempéries

L'hiver s'est abattu avec force sur le pays la semaine dernière et a remis sur le devant de la scène le problème du travail par grand froid, sur la neige ou même la glace. Les syndicalistes d'Unia tentent partout où la santé des salariés est mise en danger de faire stopper les travaux. La Suva est aussi appelée à intervenir. Mais les règles sont encore insuffisantes, estime le syndicat. Il se battra pour que la question des intempéries soit mieux réglementée dans la Convention nationale.

«Les gars travaillaient sur 4 centimètres de glace. Même moi, qui n'avait ni outil ni ferraille à transporter, j'ai failli tomber.» Sébastien Genton, secrétaire syndical d'Unia à Lausanne, est scandalisé par les dangers encourus par une équipe de trois ferrailleurs sur un chantier de Gollion, près de Cossonay, dans le canton de Vaud. Ce matin-là, le mardi 30 novembre, un froid glacial règne sur la région. Avec son collègue Giuliano Carobbio, le syndicaliste fait sa tournée habituelle des chantiers. La veille, dans la région de Cugy, tous deux avaient constaté que les chantiers étaient inactifs. «A Saint-Sulpice, des maçons ont aussi obtenu de ne pas travailler en raison du gel et de la neige. A Préverenges, c'est une entreprise de génie civil qui a stoppé son activité.»
A Gollion, les syndicalistes découvrent trois ferrailleurs employés par l'entreprise sous-traitante BK Ferraillage de Crissier. Ils devaient terminer leur travail sur la dalle de fondation du bâtiment en construction. Une dalle recouverte d'une épaisse couche de glace. Au-dessus d'eux, des planches avaient été posées pour préparer la seconde dalle. Des ouvriers les dégelaient avec un karcher à eau chaude, cette dernière gelant peu après en transformant le sol en patinoire... Parmi les quatre ou cinq maçons présents, le grutier dirigeait les opérations, debout sur une petite bordure couverte de neige glacée, à deux pas de la fosse, non protégée par une barrière.

Risques minimisés
En début d'après-midi, alors que les ferrailleurs avaient déjà quitté le chantier, leur travail terminé, le contremaître tente de minimiser la situation. «Tout le monde prend des risques, tous les jours, rien qu'en marchant dans la rue. Alors pourquoi ne pourrait-on pas travailler, même sur un sol gelé? On demande juste à nos gars de faire attention», lance-t-il, fâché de la visite du syndicat.
«Les ferrailleurs nous ont dit que comme les maçons bossaient, ils devaient bosser eux aussi», explique Sébastien Genton. Les syndicalistes ont donc appelé le patron de l'entreprise de maçonnerie, qui a refusé d'entrer en matière. Les syndicalistes ont ensuite fait appel à la Suva, pour que des inspecteurs de l'assurance accident viennent constater la situation et faire cesser les travaux. «Chaque année, il y a en moyenne 360 accidents sur les chantiers à cause de la neige et du verglas. Or la Convention nationale de la construction dit clairement qu'en cas d'intempéries mettant en péril la santé des ouvriers, les travaux doivent être interrompus. Le problème, c'est que c'est au patron de décider. Et trop souvent les délais, comme le fait qu'ils doivent payer les deux premiers jours de chômage intempéries, priment sur la sécurité des ouvriers», souligne Giuliano Carobbio.

Constat de la Suva
Lorsque les inspecteurs de la Suva arrivent, seuls les maçons travaillent encore. Durant la matinée, ils avaient monté à la hâte quelques barrières de sécurité. Un inspecteur était déjà passé par là une quinzaine de jours auparavant et avait demandé de sécuriser certains endroits. Mais le talus au-dessus de la fosse, comme la chaîne à godets, sont toujours sans protection. Gilbert Métrailler et Denis Solioz font partie de la quinzaine d'inspecteurs de la Suva chargés de contrôler le travail dans le génie civil et le bâtiment en Suisse romande. Ils s'engagent sur le chantier en compagnie du contremaître. Peu après arrive le patron de CF Construction, l'entreprise de maçonnerie, qui prend à partie les syndicalistes et les menace de porter plainte. Après la visite des lieux, inspecteurs, contremaître et patron s'engouffrent dans un cabanon. A leur sortie du chantier, les inspecteurs informent les syndicalistes: «Nous avons demandé au patron de sécuriser le chantier, de mettre les barrières déjà demandées, et de sabler les accès afin d'éliminer les risques de chute et de glissade. Légalement, il n'y a rien concernant la météo. Par contre, l'employeur doit prendre des mesures pour assurer la sécurité de ses ouvriers», relèvent les inspecteurs.

Estimation du danger
Ils précisent que les conditions n'étaient pas réunies pour demander l'arrêt du chantier. «S'il y avait eu un étage de plus et toujours sans échafaudage, nous aurions pu le faire. Mais selon la loi, il est permis de travailler sans protection jusqu'à 2 mètres... Une hauteur de 2,5 mètres est tolérée dans certaines conditions et domaines de travail: c'est la zone grise, comme ici pour la pose des panneaux à l'avancement lors du coffrage d'une dalle. Pour les charpentiers en toiture, la hauteur peut aller jusqu'à 5 mètres dans certaines conditions particulières», résume Denis Solioz qui informe que cette limite devrait heureusement être bientôt abaissée à 3 mètres dans tous les cas de figure. «Nous avons une procédure pour apprécier la situation afin de savoir si le danger est suffisamment important pour faire cesser les travaux. Si ce n'est pas le cas, nous devons voir quelles sont les mesures simples à prendre pour éliminer le danger. Et des moyens existent pour gérer la neige et la glace et sécuriser le travail», explique Gilbert Métrailler.

Règles insuffisantes
Pour Sébastien Genton, ce cas est exemplaire de l'absence de normes claires en cas d'intempéries. «C'est inadmissible de faire bosser les gens dans des conditions pareilles. On aurait souhaité que la Suva intervienne plus fermement, mais les inspecteurs ne font qu'appliquer la loi et les directives. Or ces normes sont beaucoup trop souples. C'est pour cela que nous allons nous battre l'année prochaine pour que des règles précises soient établies dans la Convention nationale, à l'occasion de son renouvellement.»
La question des intempéries est en effet une des revendications essentielles des travailleurs. Le lendemain de la visite à Gollion, Sébastien Genton et ses collègues d'Unia étaient sur un chantier lausannois, à Beaulieu. Des ouvriers creusaient des tranchées avec des machines glissant sur un sol recouvert de neige, tombée en abondance toute la nuit. Après discussion avec les responsables, les machines se sont tues et les ouvriers sont allés travailler à l'intérieur du bâtiment.
«Nous continuerons à intervenir chaque fois qu'un chantier pose problème. Les maçons en ont assez d'être traités sans aucun égard pour leur santé, avec pour tout remerciement une proposition de hausse misérable de leur salaire de 26 francs pour 2011», avertit Sébastien Genton. 


Sylviane Herranz

 


 

Edition n° 49 du 8 décembre 2010

 
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