Le pétrole menace une communauté indigène de Bolivie
L'exploitation potentielle de pétrole menace la survie de la communauté guarani de Tentayape inscrite au patrimoine historique

De passage la semaine passée à Genève, Guyari Bacuire, capitaine de la communauté guarani de Tentayape, dans la région du Chaco, au sud de la Bolivie, a fait part au Bureau international du travail et à l'Organisation des Nations Unies des préoccupations de son peuple. Ce dernier craint que la transnationale pétrolière Repsol exploite son sol, menaçant directement sa survie. Les premières prospections de la compagnie, en 2004, ont été interrompues, mais la communauté ne dispose d'aucune garantie ferme qu'elles ne reprendront pas comme l'ont laissé entendre des médias.

Chapeau noir et bandeau traditionnels noués sur le haut du front, veste de ski et lunettes sombres, Guyari Bacuire, grelotte. C'est la première fois que le capitaine de la communauté guarani de Tentayape, dans la région du Chaco, au sud de la Bolivie, vient en Europe et plus particulièrement à Genève. Surpris par le froid, glacial - mentionné en tête de liste de ses premières impressions de Suisse - cet homme de 73 ans relève aussi «la foule, l'agitation et le bruit» de la ville. Et pour cause. Le chef indigène vit en pleine campagne, dans un monde qui a résisté à toute forme de colonisation. Un microcosme qui a su préserver sa langue, ses coutumes et traditions et maintenir une relation privilégiée avec la nature. Un bout de terre déclaré par une loi bolivienne en 2004 «patrimoine historique culturel et naturel intangible» que Guyari Bacuire entend aujourd'hui protéger contre les menaces de la transnationale pétrolière Repsol, intéressée à explorer son sol. Pour ce faire, il est venu avec Eduardo Lambertin, collaborateur de la Croix-Rouge suisse, exposer ses préoccupations à l'Onu et au Bureau international du travail. Connaissant bien la communauté, son acolyte le soutient dans ses démarches d'information et de sensibilisation et fait office de traducteur.

Corps à corps avec la nature
«Hier comme aujourd'hui, la communauté agricole de Tentayape n'a laissé aucune institution étatique ou religieuse s'immiscer dans ses affaires. Elle dispose de son propre système éducatif et de santé et fonde ses croyances sur des relations harmonieuses avec l'environnement», explique en substance Eduardo Lambertin. Dans ce monde à part comptant quelque 500 habitants, le savoir se transmet d'une génération à l'autre. Les signes du ciel - phases de la lune, position des étoiles, etc. - rythment le travail de la terre. Avant de recourir aux ressources qu'offre la nature, la permission est demandée aux esprits qui l'habitent... Cultivant essentiellement du maïs, des courges, des haricots et du manioc, les membres de Tentayape élèvent aussi des vaches et s'adonnent à la chasse. L'autarcie n'est toutefois pas totale. «En raison, ces dernières années, de conditions climatiques hostiles, les membres de la communauté complètent leur subsistance en travaillant ponctuellement comme journaliers pour le compte de propriétaires. Une "migration" néanmoins contrôlée» précise encore le collaborateur de la Croix-Rouge.

Des menaces sur l'eau et l'unité
La survie de cet univers, régi par ses propres règles, imperméable au tourisme, est aujourd'hui menacée. Les premiers signaux d'alarme sont apparus en 2004. Cette année-là, la compagnie pétrolière Repsol entreprend une prospection sismique sur le territoire de la communauté et propose du travail à ses jeunes habitants. «Déstructuration et division du groupe» résume Eduardo Lambertin, relevant que plusieurs capitaines, dont Guyari Bacuire, vont alors parapher un document de quelque 300 pages donnant involontairement leur accord à l'initiation de la démarche. «Guyari Bacuire n'a pas compris ce qu'il signait, croyant qu'il s'agissait d'un dossier relatif à une demande d'obtention de papiers d'identité, un processus qui avait été entamé par la communauté.» L'arrivée des machines l'informe de la dure réalité. Et, avec elles, les risques qui pèsent sur les habitants de Tentayape, outre ceux de la diviser. «Inquiétude majeure, le manque d'eau. Les explosions, effectuées avec 15 kilos de dynamite, tous les 25 à 30 mètres et à une profondeur de 5000 mètres pourraient entraîner une déperdition de l'eau des sources. Le bruit aura aussi pour effet de faire fuir le gibier.» Le capitaine demande alors l'aide de nombreuses organisations dont la Croix-Rouge suisse qui agira aussi comme courroie de transmission auprès d'autres instances... La mobilisation de groupes indigènes et syndicaux et une dénonciation au BIT se solde par l'interruption des travaux. Une bataille est gagnée, mais pas la guerre...

Devoir paternel
D'autres prospections ont été menées par la suite hors de la communauté de Tentayape. Un article de presse paru en octobre dernier annonçait aussi la poursuite des fouilles sur l'ensemble du territoire guarani. De quoi inquiéter Guyari Bacuire et le motiver à se déplacer à Genève. Hasard du calendrier ou crainte de publicité négative... La communauté recevait le 9 décembre dernier, un jour avant le début de la tournée de son représentant, une lettre du Ministère des hydrocarbures et de l'énergie. Ce dernier affirmait que Repsol n'envisageait pas de prospection sismique sur le territoire. Un courrier qui n'a pas suffi à rassurer son chef. «Cette formulation est bizarre. C'est le Gouvernement qui devrait offrir cette garantie, pas la compagnie...» note Eduardo Lambertin, relevant que les règles du jeu entre les multinationales pétrolières et le président Evo Morales ne sont pas claires. «Si le chef du Gouvernement a entamé la nationalisation de puits pétroliers, il a besoin de leurs exploitants pour mener à bien les politiques sociales et de santé... générant des contradictions.» Quoi qu'il en soit Guyari Bacuire a préféré prendre les devants et demander conseil aux instances internationales. «La préservation de la communauté n'a rien d'utopique ou de poétique. Il s'agit de défendre des vies humaines. On ne peut agir au détriment des droits des peuples locaux» explique encore Eduardo Lambertin. Quant au capitaine, il rappelle que son devoir est de «laisser à ses enfants et petits-enfants ce que lui ont transmis ses ancêtres.» A lui de leur garantir l'accès à l'eau, la nourriture et un sol sain. «Mon rôle est de veiller au bien-être de tous. Je suis comme leur papa.»

Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 51/52 du 22 décembre 2010

 
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