200'000 salariés du textile en grève
Les petites mains de l'habillement se mobilisent au Cambodge pour obtenir des hausses de salaires

En septembre dernier, le Cambodge a vécu la plus grande grève de son histoire. Le Gouvernement se montre cependant intraitable et les fabriques ont licencié les travailleuses et les travailleurs à tour de bras après leur grève générale de 3 jours. Mais les syndicats n'abandonnent pas, malgré la répression: «S'ils ne me tuent pas, je continuerai de me battre», a déclaré un dirigeant syndical.

Les grandes marques comme GAP, H&M, Levis Strauss ou encore Adidas produisent au Cambodge, un lieu de production où les salaires sont les plus bas de tous les pays du monde. En Suisse aussi, on trouve des vêtements fabriqués au Cambodge: Charles Vögele, par exemple, vend des pantalons provenant du Cambodge pour 59 fr. 95, ce qui correspond pratiquement au salaire minimum d'une couturière cambodgienne.
Comme dans d'autres pays d'Asie, les salaires minimaux légaux au Cambodge sont fixés largement au-dessous du minimum vital. En 2010, le Gouvernement a annoncé qu'il voulait augmenter le salaire minimum de seulement 5 dollars par mois, ce qui le porterait à 61 dollars US (environ 59 francs suisses), et de le geler jusqu'en 2014. Cela avec une inflation estimée entre 5 et 7% et malgré le fait que les syndicats ont déjà sonné l'alarme et évalué à 93 dollars (environ 90 francs) le salaire de subsistance nécessaire au Cambodge.

Deux tiers du personnel mobilisé
Après des négociations salariales infructueuses, les fédérations syndicales indépendantes Coalition of Cambodian Apparel Workers Democratic Unions (C.Cawdu) et National Independant Federation of Textile Unions of Cambodia (Niftuc) ont lancé un signal fort du 13 au 16 septembre 2010: 201770 salariées et salariés de 90 fabriques ont participé à une grève générale pour des salaires plus élevés, c'est-à-dire les deux tiers de l'ensemble des personnes actives dans l'industrie textile au Cambodge. C'est la plus grande grève jamais réalisée dans ce pays. La grève générale a été suspendue après trois jours, le 16 septembre, car le Gouvernement avait laissé entendre qu'il y aurait des négociations salariales à la fin du mois. Mais les négociations n'ont jamais eu lieu. A leur retour dans les fabriques, près de 800 salariés ont été licenciés et de nombreux syndicalistes ont fait l'objet de plaintes ou de menaces. Les syndicats ont donc été contraints de lutter tout d'abord pour les réengagements et contre les plaintes pénales au lieu de se battre pour des salaires plus élevés. Entre-temps, près de la moitié des personnes licenciées retravaillent, mais près de 400 salariés de 16 fabriques, dont 67 dirigeantes et dirigeants syndicaux sont toujours sans emploi. Et les personnes qui ont été réengagées parlent de brimades. En font partie certaines restrictions, notamment l'utilisation des toilettes, ou le transfert dans d'autres départements.

Salaire minimum bien trop bas
Le Gouvernement a finalement introduit le nouveau salaire minimum, bien que beaucoup trop bas, au 1er octobre 2010. La dépendance de l'exportation du textile est énorme* et la crainte est beaucoup trop grande de voir les investisseurs s'en aller. Le nouveau salaire minimum couvre seulement les deux tiers des dépenses quotidiennes des salariés. Et même avec ce salaire bas, on triche. La nouvelle législation est utilisée par les fabriques pour réduire la rémunération des ouvriers et des ouvrières à la tâche (qui constituent la majorité des employés au Cambodge): s'ils gagnaient jusqu'ici 70 dollars par mois sur la base du salaire à la tâche, ils voient aujourd'hui leur salaire ramené au minimum légal de 61 dollars.
Les fédérations C.Cawdu et Niftuc ont exigé de nouvelles négociations salariales en décembre. Etant donné que le salaire minimum légal en tant que salaire de base est déjà entré en vigueur, les syndicats tentent de rehausser le revenu disponible des salariés par le biais de suppléments de salaire, par exemple pour les repas, ou d'allocations d'ancienneté.
Mais l'inlassable engagement des syndicalistes leur vaut de vivre dangereusement. Le 18 novembre 2010 déjà, un dirigeant syndical a été arrêté, puis fouillé par la police à la recherche de drogue qu'elle a «trouvée» (voir encadré ci-dessous). Au Cambodge, le trafic de drogue est sanctionné par une peine de 15 à 20 ans d'emprisonnement. Les syndicats craignent que de tels incidents ne se multiplient.

Christa Luginbühl, coordinatrice de la campagne Clean Clothes Suisse/Déclaration de Berne

* Le domaine de l'habillement représente 70 à 90% des exportations cambodgiennes. Au Cambodge, près de 340000 personnes travaillent dans des fabriques de chaussures et de vêtements. L'industrie textile est le troisième plus grand secteur après le tourisme et l'agriculture.

Article paru dans m-magazine, N° 12 - décembre 2010

 

 

 

Libérez Sous Chantha et réintégrez les ouvriers licenciés!

La Déclaration de Berne et la Campagne Clean Clothes (Campagne Vêtements propres) ont lancé un appel à la solidarité internationale pour exiger la libération de Sous Chantha, syndicaliste du textile arrêté le 18 novembre dernier, et la réintégration des 379 ouvrières et ouvriers cambodgiens licenciés après la grève. Ces derniers n'ont toujours pas retrouvé leur poste de travail et ne peuvent plus subvenir aux besoins de leurs familles. Des lettres adressées au Gouvernement et au président de l'association patronale rassemblant les usines textiles du pays peuvent être envoyées depuis le site internet de la Déclaration de Berne*.
Le syndicaliste Sous Chantha était employé depuis 4 ans dans une usine de Phnom Penh, sous-traitante de la marque Gap, indique la Déclaration de Berne. Leader syndical depuis 2008, il défend les intérêts de près de 1000 ouvrières et ouvriers. Son syndicat avait décidé de démissionner de la fédération syndicale d'Etat à laquelle il était rattaché et de s'affilier à la C.Cawdu, fédération indépendante des syndicats du textile du Cambodge qui avait été l'une des organisatrices de la grève de septembre. L'arrestation de Sous Chantha a eu lieu environ deux heures après que les dirigeants syndicaux aient terminé les formalités nécessaires à la nouvelle affiliation! Il a été interpellé par la police militaire après avoir quitté l'usine, sur sa moto. Les policiers l'ont fouillé et lui ont déclaré avoir trouvé, entre le siège de la moto et le châssis, un paquet contenant des pilules illégales. Pour la C.Cawdu, il s'agit là d'un montage pour inculper Sous Chantha. Ce dernier parque en effet sa moto à un endroit accessible à tous. De plus, il n'a pas vu ce que les policiers tenaient dans les mains lorsqu'ils ont parlé de drogue.
Interrogé au commissariat de police après son arrestation, Sous Chantha a exprimé sa conviction que cette dernière était due à l'affiliation de son syndicat à la C.Cawdu. Le lendemain, il a brièvement comparu devant une cour de justice municipale, alors que dehors, de nombreux travailleurs s'étaient regroupés pour exiger sa libération. Inculpé pour trafic de drogue, Sous Chantha, dont la famille vit dans un petit logement loué 10 dollars par mois, risque de 2 à 5 ans de prison.


L'ES

* www.evb.ch/fr


 

Edition n° 1/2 du 12 janvier 2011

 
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