Succès gaturien et fougue syndicale
Anarcho-syndicaliste, Johan Pain est un homme fidèle à ses convictions. Il vient de fêter les 10 ans d'une avancée syndicale

«Un succès syndical? Oui, et surtout un succès gaturien.» Ce mot, Johan Pain l'a inventé. Car c'est grâce au Gatu, le Groupe autonome des transports urbains, constitué au début des années 90 par ce conducteur de bus lausannois et des collègues de Genève et Fribourg, que le syndicat des transports, le SEV, a pu fêter en décembre dernier les 10 ans de la «Charte d'engagement pour une meilleure sécurité dans les transports publics». L'idée de cette charte est née en 1999, lors d'un forum organisé par le Gatu, inquiet de la montée de la violence dans les bus. Les premières signatures d'entreprises et de sections syndicales ont été apposées sur la charte en novembre 2000 à Fribourg. Aujourd'hui, elle est signée par 60 entreprises, dont les CFF, les cars postaux et les syndicats respectifs. Elle couvre environ 90% du personnel des transports de voyageurs en Suisse.

A comme... autonomie
Cette avancée considérable pour la protection des employés est due à la persévérance du Gatu. Ce groupe avait été constitué en réaction aux lenteurs syndicales de l'époque. «Les secrétaires étaient encore éduqués à l'esprit de la paix du travail, de la paix sociale, alors que l'on se dirige vers la guerre sociale», explique Johan Pain, qui préside aussi la section SEV des Transports publics lausannois (TL). Au début, le SEV a eu de la peine à accepter ce remuant groupe autonome. Mais il a bien dû s'en accommoder. «Pour cela, j'ai renoncé à mettre un cercle autour du A de autonome», rigole l'anarcho-syndicaliste, qui signale que grâce à la charte, le Gatu a acquis considération et reconnaissance. Dissous au printemps 2010, le groupe constitue depuis une branche à part entière du SEV, la branche Bus-Gatu. «Je me suis rallié à cette idée car notre esprit gaturien, notre fougue syndicale, pourra ainsi s'étendre outre-Sarine et au Tessin.»
L'esprit «gaturien», illustré par la ténacité et l'obstination des membres du Gatu, a aussi permis qu'une des principales revendications de la charte, la poursuite d'office des agressions - qu'elles soient physiques, verbales ou gestuelles - soit introduite dans la loi fédérale sur le transport de voyageurs. Depuis 2007, n'importe qui peut signaler une agression et le personnel n'a plus besoin d'affronter seul le juge en déposant plainte.

Fugue à la Sorbonne!
Cet esprit gaturien, Johan Pain, 60 ans, le porte en lui. «Je suis tombé dans la marmite, comme Obélix! J'ai toujours été un révolté, même enfant. A 17 ans, lorsque j'étais apprenti en mécanique générale à Dijon, c'est grâce à un journal, Révoltes, de la Fédération des étudiants révolutionnaires, d'obédience trotskiste, et aux réunions d'arrière-salles de bistrots que j'ai commencé à mieux comprendre les raisons de ma révolte», explique ce fils d'ouvrier. Un an plus tard éclate Mai 68. «J'entendais les nouvelles à la radio, je ne pouvais plus tenir et j'ai fugué, 3 mois à Paris. J'ai vécu au Quartier latin, je dormais à la Sorbonne. Je discutais avec tout le monde. C'est là que j'ai forgé mon côté libertaire. En juin, j'étais aussi devant les usines Renault en grève à Flins.» Recherché en raison de sa fugue, Johan Pain sera arrêté par la DST, le contre-espionnage français... Qui le considère comme un dangereux subversif! De retour à Dijon, il a des contacts avec des militants de la CNT espagnole, confédération anarcho-syndicale. Il créera ensuite la CNT française. Mais la DST le suit à la trace. Un employeur lui signale qu'elle lui avait téléphoné après sa postulation... Ces contrôles incessants poussent Johan Pain à quitter Dijon en 1973 avec son épouse et son tout jeune fils.

Montagnes neuchâteloises
Il débarque alors au Val-de-Ruz, dans les Montagnes neuchâteloises, où il est engagé comme mécanicien régleur dans une usine de Fontainemelon. «J'ai été choqué par la beauté du paysage. Et je suis tombé des nues en voyant l'attitude de mon employeur, à l'opposé de l'arrogance patronale française. Il m'a fourni un logement... une villa mitoyenne, avec vue sur la vallée, alors que j'avais toujours vécu dans une tour HLM!» Johan Pain se ressource dans cette région, sa fille y naîtra. Puis la famille s'établit à La Chaux-de-Fonds. Là, le virus le reprend. «Il y avait les marchés, ça discutait.» Celui qui ne jure que par «Ni Dieu, ni Maître», prend alors contact avec la FCOM, le syndicat chrétien. «Je savais que la FTMH existait, mais je ne voyais pas de différence entre le discours des patrons et celui du syndicat... Ce qui m'a attiré à la FCOM, c'est l'influence de la CRT qui prônait l'autogestion, un concept pour moi essentiel pour construire une société solidaire.» Johan Pain vient ensuite travailler à Morges. Et c'est en 1986 qu'il entre aux TL, attiré par le service public et l'autonomie du conducteur de bus, «seul maître à bord»!
Johan Pain a aussi été un compagnon de lutte de Gérard Forster du SIB. «On se soutenait mutuellement lors des actions chocs», se souvient-il tout en réaffirmant sa conception anarcho-syndicale: «Les travailleurs doivent prendre leur destin en main, s'approprier les moyens de production, les terres. Comme disait Marx, l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Le combat mené pour la charte le prouve, nous sommes les mieux à même de mener à bien quelque chose qui nous concerne. Le syndicat est là pour nous soutenir.»

Sylviane Herranz

 


 

Edition n° 1/2 du 12 janvier 2011

 
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