Les petits métiers ressuscités
Les photographies d'Irving Penn consacrées aux petits métiers dans les années 50 sont visibles au Musée de l'Elysée à Lausanne

Le Musée de l'Elysée à Lausanne expose, jusqu'au 23 janvier prochain, des images du célèbre portraitiste américain Irving Penn, consacrées aux «petits métiers». Pompier, vendeur de marrons, gardien de parking, marchand de journaux, chiffonnier ou rémouleur... le photographe (1917-2009) a immortalisé dans son studio une série de travailleurs, dans leurs habits du quotidien, avec leurs outils. Des modèles recrutés dans la rue, à Paris, Londres et New York, durant les années cinquante, qui témoignent de toute une époque.

Galerie laborieuse et éclectique... Il y a un épicier, la blouse tombant à mi-mollets, tenant un cornet de papier d'où dépassent des légumes; un cocher, drapé dans sa cape et coiffé d'un haut-de-forme, un bâton à la main; un manutentionnaire, un régime de bananes sur l'épaule; deux convoyeurs de fonds en uniforme, sacs de devises et pistolet au poing; un rémouleur, cigarette aux lèvres, aiguisant un couteau; le réparateur des faïences, des bris dans les mains; une gardienne de voitures, figée dans l'attente; deux garçons bouchers posant, complices, dans leurs tabliers maculés... Les portraits de travailleurs de Londres, Paris et New York, saisis entre 1950 et 1951 par Irving Penn, se succèdent, réveillant un monde qui, bien que relativement récent, appartient déjà à une autre époque. Un temps révolu que le talentueux photographe avait déjà pressenti comme tel. Convaincu que nombre de ses petits métiers allaient disparaître, il a eu l'excellente idée d'immortaliser ceux qui les exerçaient. Mais non pas sur le lieu de travail. Privilégiant l'être humain à son environnement professionnel, l'artiste a préféré photographier dans son atelier ses modèles, recrutés dans la rue. Il leur a ainsi demandé, moyennant un dédommagement, de se rendre à son studio et de poser, sur un fond neutre, vêtus de leurs habits de tous les jours et avec leurs outils. Une manière de valoriser et les individus et leur savoir-faire.

Une constante, la dignité
En optant pour ce traitement hors contexte, égalitaire, Irving Penn a permis à ses sujets d'occuper seuls l'espace. Cette démarche a laissé libre cours à l'expression d'attitudes distinctes et souligné l'intérêt du portraitiste, davantage tourné vers la psychologie du modèle que son milieu social. Une même profession effectuée par un Parisien, un Londonien ou un New-Yorkais donne ainsi lieu à des poses très différentes. «En général, les Parisiens doutaient que nous ferions exactement ce que nous avions promis. Ils pensaient que quelque chose de louche allait arriver, mais ils arrivaient au studio plus ou moins comme convenu - motivés par le cachet. Les Londoniens étaient assez différents des Français. Il leur semblait tout à fait logique d'être photographiés en tenue de travail. Ils arrivaient au studio toujours à l'heure et se présentaient devant l'appareil photo avec un sérieux et une fierté tout à fait remarquables. Des trois, les Américains étaient les plus imprévisibles. En dépit de nos recommandations, quelques-uns arrivèrent aux séances changés de pied en cap, rasés de frais et parfois même dans leurs costumes sombres du dimanche, convaincus de faire leur premier pas vers Hollywood», a observé Irving Penn dans l'ouvrage Worlds in a Small room (Des Mondes dans une petite chambre) de 1974. Une constante toutefois. Toutes les images sont empruntes de dignité. Qu'ils s'affichent comme balayeur, laveur de voitures, joueur d'orgue de Barbarie ou vendeur de peaux de chamois... chacun porte haut les couleurs de son métier, avec prestance, et une certaine solennité.

Chic et atypique
Ciblant les petits vendeurs, Irving Penn a aussi posé son objectif sur des personnalités du cru à l'image, dans la Ville Lumière, de la chanteuse et comédienne Benoîte Lab. Artiste peintre, sculpteur bohême ou encore joueur d'harmonica enrichissent la collection. De la rue Mouffetard à des quartiers plus aisés... le photographe s'est aussi laissé séduire par la classe du personnel d'un café parisien croquant, dans leurs habits soignés, tous les acteurs œuvrant à son bon fonctionnement. Du maître d'hôtel au garçon de café en passant par le chasseur ou le commis: un élégant bataillon dans des uniformes noir et blanc impeccables décline les impératifs vestimentaires de la profession... Plus atypiques, un contorsionniste, un couple de rempailleurs, un cow-boy ou encore une danseuse de cabaret, bas résille et tête ornée de plumes, concourent à la diversité de l'exposition comptant une centaine d'images. Des clichés qui offrent aussi l'occasion, à l'ère du numérique généralisé, de comparer deux procédés photographiques exploités par Irving Penn, le tirage gélatino-argentique et celui au platine. «Relativement fort en contraste, le premier décrit bien les tenues et les outils, modelés par la lumière naturelle. Les tirages au platine sont plus resserrés sur les figures et leurs dimensions sont plus grandes que les tirages gélatino-argentiques, ce qui donne aux modèles une monumentalité quasi sculpturale» explique le musée. Sans entrer dans les détails, le résultat au platine renforce «la qualité sensuelle des photographies... expérience autant tactile que visuelle».

Anonymes dans la célébrité
Né en 1917 dans le New Jersey, Irving Penn s'oriente vers la peinture et le dessin avant d'étudier le graphisme auprès d'Alexey Brodovitch, à Philadelphie. En 1943, il débute sa carrière de photographe en réalisant la une du magazine Vogue avec qui il entame une collaboration fructueuse. Envoyé à Paris en 1950 par la prestigieuse publication pour couvrir les collections de haute couture, il entame en parallèle son projet personnel sur «les petits métiers». Sa démarche poursuivie à New York et Londres trouvera aussi un écho dans les éditions internationales de Vogue publiant plusieurs sélections de ces travailleurs. «D'une élégante simplicité et d'une rigueur méticuleuse», les photographies d'Irving Penn, décédé en 2009, possèdent une valeur aussi documentaire qu'artistique. Une œuvre touchante, qui rend hommage aux plus humbles. De ceux qui jadis n'attiraient pas forcément l'attention et qui, entrés désormais dans la postérité, retiennent les regards...


Sonya Mermoud




Musée de l'Elysée, avenue de l'Elysée 18, Lausanne. Ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 18h.

 

 

En prime...

A voir également jusqu'au 23 janvier, les imprimés de Bernd et Hilla Becher. Une exposition «concentrée sur la manière dont les artistes ont mis en pages - en scène - la représentation de leur œuvre photographique», composée de paysages et de bâtiments industriels, dont des usines, château d'eau, hauts-fourneaux, chevalements, silos à charbon, généralement à l'abandon.
Et encore, incontournable, la projection en continu de deux documentaires sur Gilles Carron (1939-1970) et de ses images. Excellent photoreporter, le Parisien - cofondateur de l'agence de presse Gamma au côté notamment de Raymond Depardon - a couvert plusieurs conflits et combats sociaux de la fin des années soixante: guerre des Six-Jours (Israël, 1967), du Vietnam (1967), Mai 68 à Paris, Biafra (Nigeria, 1968), Prague (Tchécoslovaquie, 1969) ou encore la guerre civile en Irlande du Nord (1969). Il a disparu en 1970, lors d'un voyage à Phnom Penh, au Cambodge.
Un des courts-métrages est consacré à la plus célèbre des images de Gilles Carron, un étudiant pourchassé par un CRS en mai 68. Le film raconte l'histoire de ce cliché emblématique d'une époque et donne la parole à toutes les personnes qui y ont été impliquées.


SM

 


 

Edition n° 1/2 du 12 janvier 2011

 
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