Le salaire minimum sur la piste de décollage
L'initiative populaire pour un salaire minimum à 4000 francs vient d'être lancée.

Du chemin a été parcouru depuis deux ans. Les syndicats se sont mis d'accord sur la nécessité d'obtenir un salaire minimum légal. La crainte de voir une telle disposition tirer automatiquement l'ensemble des salaires vers le bas s'est estompée. L'initiative est lancée!

Cette fois c'est fait. L'initiative populaire en faveur du salaire minimum légal a été lancée mardi par l'Union syndicale suisse. 100'000 signatures devront être récoltées d'ici à 2012. Unia organise cette semaine des actions de sensibilisation dans toute la Suisse. Aujourd'hui, moins de 40% des salariés sont protégés par des salaires minimaux contenus dans les conventions collectives de travail (CCT). Le texte prévoit qu'en sus du salaire minimum fédéral, les cantons pourront aussi enfin édicter des minima cantonaux à un niveau qui corresponde au coût de la vie local. Le point avec Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d'Unia Genève, l'une des chevilles ouvrières de l'initiative.

QUESTIONS/REPONSES

Pourquoi l'obtention d'un salaire minimum est-il devenu une véritable nécessité en Suisse?
Il faut repolitiser la question salariale, et ce principalement pour trois raisons. La première, c'est que nous avons un grave problème de bas salaires dans le pays. 400'000 employés, dont 70% de femmes, gagnent moins de 4000 francs pour un travail à plein temps (sans 13e). Cela se traduit par l'augmentation du phénomène des travailleurs pauvres, dont nombre d'entre eux doivent avoir recours à l'aide sociale pour survivre. C'est inadmissible. La seconde raison, c'est que ce manque de protection des salaires permet le dumping salarial et une pression générale à la baisse sur tous les salaires. Les revenus autour de 4000 francs sont à risque, mais pas seulement: l'année passée, plusieurs études ont montré que le salaire médian a baissé en Suisse dans certaines branches. Enfin, l'inégalité salariale entre les plus hauts et les plus bas revenus s'est creusée. En augmentant les plus bas salaires, on redistribue une petite partie des richesses créées.

Au-delà de ces raisons, qu'est-ce qui explique le changement radical de position des syndicats?
Jusqu'à présent les syndicats utilisaient exclusivement la négociation paritaire et les minima des conventions collectives pour régler le problème des salaires. Après analyse, nous nous sommes rendu compte que cet instrument est devenu largement insuffisant. Face au durcissement patronal, il est devenu très difficile d'obtenir de nouvelles conventions collectives avec des salaires minimaux. Et dans certains secteurs, il n'existe tout simplement pas d'associations patronales avec qui l'on peut négocier. Une autre raison provient de la transformation du marché du travail. Avec l'explosion du nombre de travailleurs temporaires depuis une dizaine d'années et la multiplication des statuts précaires, une grande partie des employés ne sont même plus soumis aux salaires minimaux des conventions d'entreprise ou de branches. Cet éclatement des statuts des travailleurs pose un problème aux syndicats qui s'organisent traditionnellement sur les lieux de travail autour des CCT. Nous devons donc parallèlement construire des méthodes et des instruments qui permettent d'unifier l'ensemble des travailleurs dont les intérêts sont beaucoup plus diversifiés que dans le passé. Le salaire minimum légal représente l'un de ces instruments car il va au final aider l'ensemble des salariés.

Les syndicats ont aussi changé d'avis sur le risque qu'un salaire minimum légal tire tous les revenus vers le bas...
Ces deux dernières années de nombreuses études comparatives ont été publiées en Europe et en Suisse pour pouvoir déterminer si oui ou non un salaire minimum légal avait une influence négative sur les salaires d'usage et sur la structure de l'emploi. Au final, on ne peut rien en déduire de certain. Les dynamiques présentes sur le marché de l'emploi sont trop complexes pour obtenir une réponse claire. Dans certains pays, comme l'Angleterre, tous les salaires ont été tirés vers le haut. A l'inverse, le modèle français est souvent cité en exemple d'influence négative du salaire minimum, mais le lien de cause à effet est loin d'être établi.
En Suisse, nombre de syndicalistes craignaient aussi que les patrons n'acceptent plus à l'avenir de négocier des salaires planchers plus élevés que le minimum légal au sein des CCT. Pourtant, pour prendre un point de comparaison, la plupart des conventions collectives incluent cinq semaines de vacances, alors que la loi ne porte l'obligation qu'à quatre semaines! En réalité, tout dépend du rapport de force entre syndicats et patronat! Là où nous sommes forts, nous continuerons à négocier bien au-dessus des 4000 francs. L'important, c'est qu'un salaire minimum légal donne un filet de sécurité au-dessous duquel on ne peut pas aller.

En complément, l'initiative prévoit aussi que la Confédération et les cantons encouragent l'inscription de salaires minimaux dans les conventions collectives...
C'est une grande nouveauté. Cet article vise à renforcer l'ensemble de l'édifice conventionnel. Nous avons toujours dit que le salaire minimum ne représente qu'un complément aux dispositions existantes qui doivent être élargies et renforcées.

L'initiative demande aux autorités de «prendre des mesures» pour protéger les salaires sur le marché du travail. De quoi s'agit-il?
La Confédération et les cantons peuvent par exemple exiger des entreprises auxquelles ils confient des travaux d'être signataires d'une CCT avec salaires minimaux, de même pour tout ce qui concerne les marchés publics. Ils peuvent aussi favoriser les procédures d'extension des CCT pour qu'elles s'appliquent rapidement à toutes les sociétés.

Propos recueillis par Christophe Koessler

 

 

9% des salariés en dessous de 4000 francs
Ce sont les ouvriers de l'agriculture, de l'alimentation et du textile, les paysagistes, les employés de maison, les nounous et autres gardes de personnes âgées, les nettoyeurs, les ouvriers, les assistantes en pharmacie, ainsi que les employés de magasins qui sont les plus exposés à des salaires inférieurs à 4000 francs par mois pour un plein temps (42 heures par semaine). Mais bien d'autres branches sont concernées: on relève des travailleurs sous-payés dans l'industrie de précision et des machines, dans les services informatiques et même dans les métiers de la culture et du sport... Le cas de l'hôtellerie et restauration est particulier. Grâce aux avancées salariales importantes obtenues ces dernières années, dont l'introduction en cours du 13e salaire complet, les salaires minimaux contenus dans la CCT de la branche ne seraient qu'environ 5% inférieur au minimum légal. Un pourcentage qui pourra être rattrapé prochainement. «Cela montre que lorsqu'on a des CCT et que l'on fait du bon travail, on parvient à obtenir des résultats salariaux significatifs. Les manques se situent surtout dans les branches où les CCT ne contiennent pas de minima ou dans des domaines où il n'y a tout simplement pas de CCT», explique Vania Alleva, membre du comité directeur d'Unia. Elle souligne ainsi la complémentarité entre le salaire minimum légal et les négociations paritaires dans le cadre des conventions collectives.

CK


 

Edition n° 4 du 26 janvier 2011

 
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