Enrayer l'épidémie des bas salaires
Unia a lancé la campagne de récolte de signatures en faveur de son initiative pour un salaire minimum légal

Telle une épidémie, le phénomène des bas salaires tend à se propager dans notre pays, menaçant de contamination des pans entiers de l'économie. Dans ce contexte, Unia a lancé une initiative en faveur d'un salaire minimum légal. Le syndicat exige, outre l'instauration d'un tarif horaire plancher à 22 francs, l'inscription de salaires minimums dans les conventions collectives de travail. Une vingtaine d'actions visant des entreprises ou des secteurs pratiquant une politique salariale particulièrement précaire ont soutenu, les 25 et 26 janvier derniers, le lancement de sa campagne.


Genève: l'industrie alimentaire dans le collimateur

Leur histoire jette un froid. Neuf heures de travail par jour dans des locaux maintenus entre 8 et 12 degrés, avec des pressions de supérieurs hiérarchiques, des pauses non respectées, une durée hebdomadaire de 45 heures... pour un salaire de 3500 francs! Et une prime «d'assiduité» de 200 francs qui s'y ajoute lorsque l'on n'a pas manqué un seul jour de travail dans le mois! Des conditions de travail qu'affirment subir plusieurs travailleuses de Ronin Primeurs SA à Carouge (Genève). Soutenues par Unia, ces dernières n'ont pas hésité à dénoncer cette situation à deux reprises, les 20 et 25 janvier derniers, devant les locaux de l'entreprise. Sans succès. La direction réfute en bloc les allégations des vendeuses (voir L'Evénement syndical du 26 janvier). Comme celle de cette ouvrière affectée à l'épluchage et à la coupe des fruits et légumes: «Je commence à 13h pour terminer à 22h. Je n'ai droit qu'à 15 minutes de pause à 20 heures. Lorsque je m'absente pour aller aux toilettes, la cheffe vient frapper à la porte si je dépasse les 5 minutes réglementaires. L'hygiène de nos lieux de travail est déplorable car on nous presse sans cesse, on n'a pas le temps de nettoyer.» Des collègues livrent des témoignages similaires. L'inspection du travail (Ocirt) est passée dans les locaux de la firme pour vérifier leurs dires. Mais cette instance de contrôle a l'habitude d'annoncer le moment de sa venue. Donc, «logiquement, il n'y avait plus rien à constater», déplore le syndicat. Par ailleurs, les responsables du label «Terre Avenir», dont bénéficie Ronin Primeurs, ont écrit à la direction de l'entreprise pour lui demander de négocier avec Unia d'ici au premier mars. Faute de quoi, cette marque de qualité lui sera retirée.
Au-delà d'un salaire décent, comme le prévoit l'initiative pour un salaire minimum, les travailleuses de l'agroalimentaire réclament des relations de travail empruntes de dignité et de respect...

Christophe Koessler



Une initiative cantonale avant la fédérale!

Voilà l'ensemble de la gauche genevoise et les syndicats réconciliés sur ce thème! Mardi 25 janvier, ils affichaient un front uni pour le lancement de l'initiative fédérale pour un salaire minimum. Le sujet avait créé des tensions au niveau local puisque le parti Solidarités avait décidé de faire cavalier seul en lançant une initiative pour un salaire minimum cantonal. Problème principal de ce texte: comme la Constitution fédérale interdit aux cantons de légiférer dans le domaine des rapports de travail, un salaire minimum décidé par cette instance ne pourra donc prévoir que des revenus proches des barèmes d'assistance (domaine dans lequel le canton dispose de prérogatives), soit des salaires de misère! Aujourd'hui, grâce à l'initiative fédérale qui modifie la Constitution fédérale, les cantons seront enfin compétents pour édicter des salaires minimaux dignes de ce nom! L'initiative cantonale, sur laquelle les Genevois devraient voter l'automne prochain, s'avère donc non seulement compatible avec la fédérale, mais la complète. Car la première prévoit l'obligation pour l'Etat de Genève d'édicter un salaire minimum, alors que la fédérale en prévoit seulement la possibilité...

CK

Neuchâtel: projecteur sur des professions de misère

En habit de coiffeuse, d'esthéticienne, de femme de ménage, d'assistante en pharmacie, de paysagiste ou encore de livreur... Des syndicalistes d'Unia Neuchâtel et des militants n'ont pas hésité à se déguiser pour illustrer la diversité des métiers concernés par la problématique des bas salaires. Incarnant symboliquement des employés travaillant dans des domaines où les cas de dumping sont fréquents, ils entendaient ainsi rendre plus percutante et visible leur action initiant la récolte de signatures. «Dans une entreprise horlogère non conventionnée du canton, on trouve des salaires inférieurs à 3000 francs» s'est indignée Catherine Laubscher, secrétaire régionale d'Unia Neuchâtel, précisant que les sociétés de ce type ne sont toutefois pas toutes logées à la même enseigne. Si, dans ce canton, 90% des entreprises horlogères sont conventionnées, les 10% restantes ne sont pas contraintes d'appliquer des salaires minimaux, entraînant une concurrence déloyale. Autre exemple de précarité salariale, le personnel du nettoyage payé - lorsqu'il effectue moins de 20 heures par semaine - 17 francs de l'heure. «Du coup, nombreux sont les travailleurs du secteur qui sont employés pas plus de 19 heures par semaine...» Avec 3500 francs mensuels, les assistants en pharmacie peinent eux aussi à nouer les deux bouts et ne bénéficient plus de convention collective de travail, résiliée en 2008... Autant de cas de sous-enchère issus de professions différentes qui justifient l'instauration d'un salaire minimum légal. Un avis partagé par nombre de passants, le syndicat ayant récolté en 3 heures pas moins de 250 signatures. De très bonne augure...

Sonya Mermoud


Bienne: barrage aux bas salaires

A Bienne, le 25 janvier, Unia Bienne-Seeland a dressé un stand à la place Centrale. Les syndicalistes ont symboliquement barré la rue de Nidau, grande artère commerçante de la ville, avec un ruban portant la mention «Salaire minimum 4000 francs». Une soupe aux légumes était offerte aux passants.

Pierre Noverraz

 

Moutier: verrerie montrée du doigt

A Moutier, le 26 janvier au matin, Unia Transjurane a distribué des tracts et recueilli des signatures devant l'entreprise Verres Industriels SA. Les syndicalistes ont dénoncé le fait que cette verrerie pratique pour une partie de son personnel des salaires au-dessous de 3000 francs net. Les salariés ont très bien accueilli cette manifestation. Certains ont même demandé qu'on leur remette des listes de signatures afin de les faire circuler dans les ateliers. L'action s'est terminée par le déploiement d'une banderole dans le hall de réception de l'entreprise et par une conférence de presse.

PN


Martigny: en plus des bas salaires, le mépris...

Les quatre premières signatures valaisannes sur l'initiative pour des salaires minimums sont celles de femmes qui non seulement touchent des salaires de misère mais en plus ne peuvent l'exprimer librement, par peur de représailles. C'est donc masquées que Marzia, Carole, Judith et Noémie (prénoms d'emprunt) sont apparues devant les médias mercredi dernier à Martigny, pour le lancement de la campagne en Valais.
Marzia a travaillé pendant 15 ans dans un magasin de la place. Son salaire? 18 fr. 50 de l'heure comme remplaçante du gérant. Ses collègues femmes gagnaient 16 fr. 50. «En plus, les vacances ne nous étaient pas payées et nous n'avions pas de 13e, seule une prime aléatoire en fin d'année. J'avais aussi l'interdiction formelle de parler de mon salaire», explique Marzia, qui a quitté cette entreprise il y a quelques mois. «Nous devions aussi aller travailler plus tôt, pour préparer le magasin, et rester après l'ouverture, mais ces heures, parfois jusqu'à 1h30 de plus par jour, ne nous étaient pas payées.» Caroline et Judith travaillent dans la même enseigne. Elles approuvent, rien n'a changé. «Cela fait 11 ans que je suis dans ce magasin. Je fais la même chose que les hommes, comme sortir les palettes, et même davantage, mais eux sont payés bien plus. Je gagne 3400 francs brut par mois, sans 13e salaire» indique Caroline. Judith touche un peu plus: 3500 francs brut... après 25 ans de service et la responsabilité d'un rayon! «Nous sommes aussi beaucoup plus sous pression qu'avant. Et quand on essaie de parler, on nous répond que si nous ne sommes pas contentes, il y en a 40 qui attendent devant la porte», ajoute Judith. Emue de pouvoir dévoiler les dures conditions d'un travail qu'elle appréciait pourtant, et qui lui permettait d'être proche de la maison, Marzia évoque encore ce moment où les vendeuses s'étaient rassemblées pour demander une augmentation de salaire: «Nous avons obtenu 50 centimes de plus de l'heure et le patron nous a dit: "Maintenant vous les avez, c'est fini pour 10 ans! Et si ça ne vous convient pas, vous n'êtes pas mariées avec nous."» Marzia évoque aussi des dépenses faramineuses pour la publicité de l'entreprise, alors qu'elle refuse de payer correctement son personnel. «C'est inhumain!» lance la vendeuse.

2800 francs pour des grandes marques...
Noémie est coiffeuse. Avec son CFC, elle touche 3400 francs par mois et doit acheter ses outils de travail, qu'elle emporte précieusement à la maison le soir: un seul ciseau professionnel coûte entre 500 et 600 francs! Elle signale que de plus en plus de coiffeuses sont payées à l'heure (18 fr. 37 selon la CCT 2010). «J'ai essayé de travailler dans l'hôtellerie, il y a quelques avantages supplémentaires, mais ce n'est pas facile non plus. Par contre, la CCT est meilleure parce qu'il y a plus de gens syndiqués et unis. Dans la coiffure, je connais des personnes qui gagnent 2800 francs par mois dans des salons de grandes marques. Elles ont l'interdiction de coiffer à domicile. L'une d'elles a été licenciée car elle le faisait pour des connaissances afin d'arrondir ses fins de mois...»

Horlogères sous le seuil de pauvreté
En Valais, les assistantes en pharmacie et les horlogères touchent également des salaires trop bas pour vivre. «C'est incroyable que les petites mains contribuant au succès de l'horlogerie suisse doivent vivre sous le seuil de pauvreté, avec des salaires de moins de 3000 francs net dans des entreprises non conventionnées», s'indigne Francine Zufferey, secrétaire syndicale à Sierre. Elle souligne également les incidences des bas salaires sur la santé psychique et sur la vie sociale et familiale de ces femmes qui doivent souvent encore faire des ménages après leur journée de travail.
Jeanny Morard, secrétaire régional d'Unia Valais, rappelle que d'autres secteurs sont touchés par les bas salaires dans le canton, comme les remontées mécaniques où, bien qu'il existe un contrat type, les gens gagnent nettement moins que ce qui est prévu car il est possible d'y déroger par écrit. Le travail temporaire est un autre domaine générant des bas salaires. Démentant les allégations des opposants à un salaire minimum légal, Jeanny Morard, comme ses collègues d'Unia présents à Martigny, souligne que non seulement les salaires minimums généreront des emplois en supprimant les doubles journées de travail, mais ils permettront d'améliorer les CCT là où elles existent, et diminueront les dépenses publiques, les salariés sous-payés n'ayant plus besoin de recourir à l'aide sociale pour vivre.

Sylviane Herranz

 



Vevey: «Un pur scandale!»

«Cette entreprise est connue pour ses salaires extrêmement bas. Dans les années 70 déjà, les conditions de travail étaient catastrophiques», témoigne Jean-Paul de Régibus, électricien retraité de Vevey. Même son de cloche de la part de Giuseppe Asaro. «Ma sœur a travaillé 20 ans ici. Et aujourd'hui, les ouvrières, en plus d'être sous-payées, sont mises sous pression à la production.» Ces deux militants d'Unia participaient le 25 janvier à l'action menée par Unia Vaud pour dénoncer les bas salaires versés chez Tusa SA à Vevey, une entreprise fabriquant des tubes métalliques pour la pharma. La majorité des femmes qui y travaillent touche, selon des chiffres approximatifs mais représentatifs donnés par Unia, des salaires de moins de 3000 francs brut alors que le salaire médian de la branche est de 4500 francs!
Selon ces chiffres, une ouvrière débuterait autour de 2500 francs brut par mois, sans 13e salaire. Après une dizaine d'années de service, ce montant se situe entre 2700 et 2800 francs. Une ouvrière ayant 20 ans de service toucherait 2920 francs. Quelques-unes dépassent les 3000 francs et toucheraient entre 3150 et 3700 francs, alors que le salaire d'un ouvrier est de 4000 francs et plus.
«C'est un pur scandale que dans l'industrie, des salaires plus bas que 3000 francs existent encore. Dans l'Est vaudois, il n'y a pratiquement pas de salaires en dessous des 4000 francs dans ce domaine. Avec 2800 ou 2900 francs, combien vont percevoir ces femmes à la retraite?» s'indigne Carlo Carrieri, secrétaire syndical Unia de l'industrie pour l'Est vaudois. Il explique que par le passé, le syndicat a tenté à plusieurs reprises de négocier une convention collective avec cette entreprise, mais celle-ci a toujours refusé. «Il y a quelque temps, une dame a demandé une augmentation de salaire. Elle gagnait moins de 3000 francs après une vingtaine d'années de service. La réponse a été claire: "Si vous n'êtes pas contente, allez voir ailleurs"!»

SH

 


 

Edition n° 5 du 2 février 2011

 
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