Le forum social mondial est en marche
Plusieurs milliers d'altermondialistes ont marché dans les rues de Dakar, donnant le coup d'envoi au Forum social mondial

Sur fond de contestations populaires secouant le monde arabe, le Forum social mondial a ouvert ses portes dimanche 6 février dernier, à Dakar, au Sénégal. Il a été initié par une gigantesque marche organisée dans les rues de la capitale. Mouvements paysans, associations humanitaires, syndicats, groupements indigènes, organisations écologiques, de migrants... Provenant des quatre coins du monde, des milliers d'altermondialistes ont participé à cet événement haut en couleur.


Un interminable serpent humain déroule patiemment ses anneaux bariolés dans les rues de la capitale, écrasées de soleil. Parties de la grande mosquée, plusieurs milliers de personnes marchent en direction de l'université de Cheikh Anta Diop, lieu des activités du Forum social mondial (FSM). Emaillé de musique et de danses, de revendications scandées ou chantées, le défilé polyglotte avance dans un joyeux brouhaha. A la formule consacrée du Forum, «un autre monde est possible», qui cimente ce microcosme pluriculturel, se greffent les slogans spécifiques des associations. «Relever les défis de l'intégration africaine», «Touche pas à ma terre», «Non à la mendicité des enfants», «Non au plomb qui tue», «Défendons les semences paysannes, richesses et patrimoine des peuples»... Autant de pancartes et banderoles qui donnent le ton aux espoirs des uns et des autres, tous partisans d'une société différente, orientée vers davantage d'équité et de respect et une meilleure répartition des richesses.

Conscientiser les personnes
«Je suis émue. C'est fantastique tout ce monde, cette diversité culturelle» relève Enrika Lie, fraîchement arrivée de Milan. La jeune Italienne de 31 ans est membre de «L'autre ballon», une petite association qui entend promouvoir l'intégration et la cohésion sociale par le sport, aussi bien dans les pays du Sud qu'au Nord, en particulier dans les banlieues. Participant pour la première fois au FSM, Enrika se réjouit des rencontres et contacts qu'elle pourra nouer. «L'idée, c'est de réfléchir à des moyens de s'impliquer différemment dans la société. Un autre monde est vraiment possible», affirme-t-elle avant de réintégrer la procession. Une certitude que partage Daouda Sow, un Sénégalais de 36 ans. «J'y crois. Bien sûr, cela dépendra de la volonté populaire, mais le Forum contribue à conscientiser les personnes, à ouvrir la réflexion sur un monde plus juste, plus équitable» déclare le jeune homme, travaillant comme documentaliste et intégré à l'organisation de la grande réunion altermondialiste. «J'ai pour mission de collecter des informations afin de constituer une mémoire du forum», explique-t-il. Si Daouda Sow est convaincu de la nécessité de la rencontre, il pense néanmoins que davantage de coordination entre les différentes associations parties prenantes accroîtrait son impact. «On mène une difficile guerre contre le capitalisme. Nous manquons de moyens, d'organisation, de structures dirigeantes.»

Top secret
Forte de 55 personnes, la délégation suisse - dont six membres d'Unia - se fait remarquer par les drapeaux du syndicat qui flottent au dessus de la foule. «Sans papier, sans terre, on ne veut pas de cette misère» scande le groupe avec détermination, le forum faisant la part belle aux questions migratoires. Une charte des migrants a d'ailleurs été adoptée en marge de la rencontre, à Gorée, île symbolique de la traite négrière. «Je suis impressionné par cette solidarité constructive, témoigne Blaise Carron, secrétaire syndical d'Unia, et en particulier par l'engagement des femmes, fortement représentées.»
Bon enfant, le cortège continue sa progression, encadré par des grappes régulières de policiers et militaires. «Si ça se passe bien? Oui, pas de problème pour l'instant. On touche du bois», répond un membre des forces de l'ordre, refusant toutefois de dévoiler le nombre d'hommes recrutés pour la marche. «Top secret» élude-t-il, avec un sourire.

Solidarité élargie
Non loin du but, Mireille Fanon Mendes-France, s'accorde une pause, à l'ombre. Routinière des FSM, cette française de 50 ans, juriste de profession, n'en a manqué aucun. Membre de l'association Frantz Fanon qui œuvre «à la solidarité internationale et contre le racisme», elle confie son intérêt pour ces «espaces de rencontres propices à des réflexions communes et à la construction d'actions contre la globalisation». «Ici s'expriment les forces des peuples qui résistent, en réponse aux affirmations mensongères des Etats puissants» affirme-telle, le discours rôdé par de solides convictions. Les Forums sociaux ont-ils à ce jour amené des changements tangibles? «Ils ont en tous cas contribué à la capacité de se mobiliser plus largement sur le plan de la solidarité.» Et de citer les soutiens populaires exprimés aux Tunisiens et aux Egyptiens; les manifestations de rue contre la «guerre illégitime en Irak, en faveur de la cause palestinienne...» «Nous travaillons à chercher des alternatives, refusons la militarisation de la planète, sa division en deux camps, sous prétexte de guerre de civilisations. Nous voulons bâtir ensemble un monde de paix, où la dignité et les droits des peuples soient respectés. Les Etats ont failli à leurs obligations internationales.» Reste à savoir si cet autre monde parviendra à s'affirmer. Mireille Fanon Mendes-France n'en doute pas. «Les participants le montrent. Ce n'est pas sûr que nous le verrons mais il est de notre responsabilité d'agir, pour nos enfants et petits-enfants. Sans quoi, nous courons à notre perte.»

Sonya Mermoud, de Dakar

 

«J'ai un rêve...»

Au terme de la marche, plusieurs personnalités se sont adressées à foule dont Evo Morales, président de la Bolivie. Ancien dirigeant syndical, le chef d'Etat socialiste a rappelé les luttes menées pour accéder au pouvoir et les changements bénéfiques qui ont depuis pu être apportés. Comme la nationalisation de l'eau ou encore des ressources pétrolières et énergétique, cette dernière ayant été inscrite depuis le 1er mai dans la Constitution bolivienne. «Le capitalisme est en train d'agoniser dans le monde entier face à la rébellion des peuples» a martelé le président et d'énumérer les crises financière, climatique, environnementale et alimentaire. «Et ce sont nous, les pauvres qui payons sa crise... Un autre monde est possible», a conclu Evo Morales avant d'exprimer son rêve de voir de nombreux chefs d'Etat participer à l'avenir au Forum.

SM

 

Promotion du «bien vivre »

«Le forum est un espace où toutes les activités sont décidées par les participants eux-mêmes. Ce qui explique aussi son niveau de désorganisation.» Avant son ouverture, le brésilien Chico Whitaker, co-fondateur du premier Forum, membre du comité organisateur du FSM à Dakar et Prix Nobel de la Paix alternatif 2006, a expliqué à la délégation suisse la philosophie de cette réunion et ses buts. «C'est un espace ouvert à la quête d'alternatives au néo-libéralisme, à la logique de l'argent. La vérité, nous la cherchons ensemble. Nous tous qui luttons pour un monde différent.» Dans cet esprit, afin de respecter la diversité des opinions exprimées, le FSM ne produit pas de document final. Pour Chico Whitaker, cette manière de faire, ne porte pas préjudice à l'impact de ce contre-sommet du Forum mondial économique de Davos. Ses bénéfices? L'altermondialiste cite en exemple «les mise en réseaux des associations et l'augmentation du niveau d'articulation de la société civile, aussi aux échelons locaux.» «Un autre monde est absolument possible» a encore affirmé cet homme de 80 ans tout en évoquant enthousiaste le concept d'un groupe indigène basé sur «le bien vivre, avec ses semblables, avec la nature». Une approche de l'existence où il ne s'agit plus «d'avoir davantage, mais d'être plus.»

SM

Photos I Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 6 du 9 février 2011

 
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