Vers une alliance pour la paysannerie en Suisse
18 organisations se sont réunies pour créer une plate-forme pour la souveraineté alimentaire

L'agriculture suisse est à un tournant face à l'épuisement des sols et à la mondialisation. Seule une alliance des mouvements sociaux suisses peut empêcher la catastrophe. C'est ce que propose le syndicat paysan Uniterre en rassemblant les organisations sociales sous la bannière de la souveraineté alimentaire...

Des fruits et des légumes sains et accessibles. Un revenu suffisant. Un environnement préservé. Des emplois de qualité. Autant de souhaits évidents pour lesquels les organisations sociales et les ONG peinent pourtant à trouver un chemin de lutte commun. C'est pour sortir de cette ornière que le syndicat paysan Uniterre a mis sur pied, le 8 février dernier, la première réunion de la «plate-forme suisse pour la souveraineté alimentaire». Après avoir organisé en 2009 un forum sur ce thème, auquel plus de 200 personnes ont participé, Uniterre revient à la charge cette année pour créer une alliance large en faveur d'une agriculture suisse durable et solidaire. 18 organisations, dont Unia, se sont ainsi réunies la semaine passée à Berne. Agriculteurs, fédérations de consommateurs, syndicats, ONG et chercheurs sont appelés à se fédérer grâce au concept de souveraineté alimentaire. But de l'opération? Trouver un terrain d'entente commun pour une nouvelle orientation de la politique agricole suisse, devant le constat que celle qui est menée aujourd'hui mène à la catastrophe sociale, écologique et économique.

Droit de choisir
Trois autres réunions sont d'ores et déjà prévues cette année. Un consensus existe sur la définition de base, donnée par le réseau international Via Campesina: «C'est le droit d'une population, d'une région ou d'un pays à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping de prix vis-à-vis des pays tiers.» Mais Uniterre veut aller plus loin et trouver un accord sur une quinzaine de critères découlant directement de la définition de Via Campesina. Des critères qui sonnent comme un programme politique: donner la priorité à la production locale pour la consommation et l'affouragement, privilégier le modèle de l'agriculture paysanne (en opposition aux exploitations de type industriel), favoriser l'accès à la terre, en particulier chez les jeunes, renoncer aux subventions à l'exportation, avoir le droit de se protéger des importations à bas prix, etc.
On le devine, une entente sur tous ces points ne va pas de soi. «A ce stade, la convergence semble plus facile à obtenir avec les organisations de la société civile qu'entre paysans», relève Pierre-André Tombez, président d'Uniterre, après la réunion. Des visions très diverses sont représentées au sein de l'Union suisse des paysans (USP). Et Uniterre développe une vision solidaire avec les agriculteurs du sud de la planète qui n'est pas partagée par tous les paysans.

Ouvriers et paysans, même combat?
Du chemin reste aussi à faire avec les consommateurs et les représentants des travailleurs. Ceux-ci insistent souvent sur des prix les plus bas possible: «Pourtant les bas prix se font souvent au détriment de l'environnement, de la qualité des produits, de la santé et des conditions de travail des paysans, des employés agricoles et de ceux de l'ensemble de la filière alimentaire», souligne Valentina Hemmeler Maïga, secrétaire d'Uniterre. Son organisation souhaite que les denrées de qualité soient accessibles à tous les consommateurs: «Mais si une partie de la population ne gagne pas assez pour cela, c'est un problème lié à l'économie dans son ensemble. Il n'est pas juste de faire peser le fardeau sur le dos des paysans», continue la militante. D'où la nécessité d'une alliance large entre travailleurs et paysans pour modifier la société dans le sens d'une hausse générale des revenus. «Si les agriculteurs se portent mieux, ils seront plus à même de rémunérer davantage leurs employés agricoles.» Alors qu'Unia vient de lancer son initiative pour un salaire minimum de 4000 francs pour 42 heures par semaine de travail, de nombreux exploitants se verraient dans l'impossibilité de payer leurs salariés à ce tarif. Seule une revalorisation importante des revenus des agriculteurs pourrait rendre la lutte syndicale payante, sans une disparition massive de la paysannerie et des emplois qu'elle génère... Et au final, ce ne serait pas aux consommateurs de passer à la caisse: «Les marges de la grande distribution sont énormes. On assiste à une captation de la valeur ajoutée de la production par les grandes enseignes du commerce de détail.» 


Christophe Koessler

 


«Pour Unia, c'est le moment d'agir!»
«L'agriculture se trouve à un tournant critique. Pour Unia c'est le moment d'agir», s'alarme Catherine Turian, militante d'Unia Riviera Est vaudois. L'employée viticole défend les conditions de travail des ouvriers agricoles dans le canton. Elle a participé avec enthousiasme à cette première réunion de la Plate-forme pour la souveraineté alimentaire. Pour elle, les causes des petits paysans, des employés agricoles et de l'environnement se rejoignent: «Si on continue à pratiquer une agriculture industrielle et intensive, on va ruiner la base même de l'agriculture: la fertilité des sols.» Une reconversion vers une agriculture biologique, voire biodynamique, permettrait à la fois de créer un grand nombre d'emplois et d'améliorer les conditions de travail des ouvriers. Unia devrait donc défendre davantage la paysannerie, estime-t-elle. «De nombreux agriculteurs surchargés aimeraient engager du personnel, mais n'en ont pas les moyens, car eux-mêmes ne touchent pas un prix équitable pour leur production», relève la militante d'Unia. 


CK

 

 


 

Edition n° 7 du 16 février 2011

 
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