Une calebasse contre la pauvreté
Pour combattre les périodes de vaches maigres, des sénégalais jouent la carte de l'entraide et des économies

A 60 kilomètres de Dakar au Sénégal, dans la ville de Thies, Action de Carême a développé un programme humanitaire visant à réduire la pauvreté des habitants. Mis sur pied avec l'aide d'une association locale, ce projet se concentre sur deux axes: la problématique de la soudure, période où la nourriture vient à manquer, en fin de mois ou entre les récoltes, et l'endettement. Une initiative qui mise sur la solidarité de ses bénéficiaires. Avec succès.

Vêtues de boubous chatoyants, coiffées de voiles ou de foulards artistiquement noués, les femmes rejoignent par grappes dissolues l'assemblée, qui se tient dans la cour intérieure d'une maison. Les dernières arrivées s'assoient avec une grâce nonchalante par terre, sur une natte. Quelques hommes se mêlent au groupe. Ainsi que des enfants, partagés entre intimidation et curiosité, et des jeunes, contraints à occuper les places au soleil laissées libres, sur un muret. La rencontre réunit une trentaine de personnes - essentiellement actives dans le petit commerce et la culture maraîchère - venues témoigner du programme humanitaire auquel elles participent. Une initiative lancée par Action de Carême (AdC), en collaboration avec une association locale pour le développement.

Rompre avec les usuriers
La séance s'ouvre par quelques minutes de silence en guise de prière et un hommage rendu à Mammadou Seye. Conseiller social, politique et spirituel du quartier, propriétaire de la maison qui accueille l'assemblée, le vieil homme jouit d'une large aura. La déférence envers la hiérarchie demeure très présente dans les mentalités. Le protocole respecté, les présentations faites, la rencontre débute. Fagueye Ndiaye ouvre la discussion. Cette femme de 42 ans, mère de sept enfants, fait partie des 74 animatrices du programme développé par AdC dans 350 villages et zones périurbaines au Sénégal. Avant de détailler le contenu du projet, initié en 2005, elle explique, pleine d'allant, les raisons qui l'ont motivée. «Chaque mois, à partir du 25, les sacs de riz sont vides. La nourriture manque.» Cette période de vaches maigres appelées au Sénégal soudure - terme qui désigne aussi la saison morte, entre deux récoltes - frappe durement la communauté. Qui la plupart du temps y fait face en recourant aux endettements à répétition, en mettant des biens en gage tels qu'un cheval, un champ, des outils, des parures... ou en les vendant carrément. Avec, à brève échéance, un retour chez les usuriers.

Selon ses moyens
Pour aider les personnes à rompre avec l'infernale spirale des microcrédits, AdC a imaginé des solutions qui les mettent à contribution. Pas de financements directs mais un investissement dans la formation d'animateur, à l'image de Fagueye Ndiaye, incitant les habitants à opter pour différents moyens propres à atténuer leur pauvreté. Parmi ceux-ci, la caisse de solidarité. «Chaque mois, les membres versent une cotisation anonyme de solidarité. Chacun met ce qu'il peut», poursuit l'animatrice demandant à une des participantes d'aller chercher la «tirelire» commune. Une calebasse recouverte pudiquement d'un tissu garantissant la discrétion sur le montant du don trône désormais au milieu des participantes... «Avec l'argent récolté, nous achetons des céréales qui seront partagées entre les 47 familles de Thies impliquées dans le projet. Le reste sert à acheter des savons, bougies et allumettes que nous revendons avec de petits bénéfices à la clef.» Hochements de têtes. Commentaires positifs. Des femmes témoignent à tour de rôle du bien-fondé et de l'efficacité de l'initiative.

Halte au gaspillage!
Autre point fort du système mis en place par AdC et son partenaire: la convention de lutte contre le gaspillage. Les personnes qui la signent - 355 à Thies - s'engagent à limiter les dépenses lors de cérémonies telles que des baptêmes, mariages, décès, etc. Gouffres financiers, ces fêtes sont le plus souvent organisées avec un faste démesuré pour des populations peinant à nouer les deux bouts. Prestige et honneur obligent. «Avant, on ne voulait pas qu'on sache qu'on était pauvre. On empruntait aux usuriers pour faire face à ce type d'événement, on demandait de l'argent aux proches... Mais aujourd'hui, même ceux qui ne font pas partie du programme nous copient» affirme la présidente du groupe avec fierté. Non sans toutefois préciser que les signataires de la convention consentent à un gros sacrifice, la tradition demeurant très vivace. «Le prestige, aujourd'hui, c'est d'adopter la convention» note, de la conviction dans le ton, une de ses voisines. «Une nouvelle mentalité est née» intervient encore un homme, émaillant ses propos des mots «économies et investissement».

Le poids des croyances
Mais au regard de la situation catastrophique du marché du travail au Sénégal - le sous-emploi atteint 63% de la population active et une grande partie des travailleurs opèrent dans l'économie informelle - ne vaudrait-il pas mieux se mobiliser pour des changements politiques, à l'image de l'Egypte ou de la Tunisie, et cesser de miser sur l'appui d'ONG étrangères? Haussement d'épaules. Silences dubitatifs. Fatalisme... Le dernier interlocuteur répond que si la confiance dans le régime est largement ternie, le poids des contingences religieuses «tempèrent, voire musèlent les velléités de changement», «les croyances dans le pouvoir des marabouts contiennent les révoltes». Une personne âgée vient d'ailleurs de réclamer une aide extérieure pour le financement d'une mutuelle de santé, applaudie par l'assemblée. Alors qu'une autre a sollicité des fonds pour financer un magasin communautaire. Et la fille de Mamadou Seye, demandé une assistance pour la formation des jeunes. Son frère, titulaire du bac et amoureux de lettres - il cite au passage Platon et Baudelaire - confie pour sa part son rêve de devenir journaliste. «Comme ça, dit-il, je pourrai exposer mes idées.» Une autre manière d'entrer dans la bataille dans un pays où 50% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, montant encore souvent réduit dans les campagnes...


Textes et photos Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 8/9 du 23 février 2011

 
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