L'aide d'urgence : une voie indigne
Quatre organisations actives dans le domaine de l'asile demandent de ne plus imposer le régime d'urgence aux exilés

Quatre organisations actives dans le domaine de l'asile ont lancé le mois dernier une campagne nationale pour dénoncer la situation d'extrême précarité dans laquelle se trouvent les personnes dépendantes de l'aide d'urgence. Soutenus par un montant variant entre 4 fr. 30 et 12 fr. par jour, socialement isolés, soumis à des tracasseries administratives, les quelque 5826 requérants déboutés tributaires de ce régime - dont 676 enfants en dessous de 15 ans (statistiques 2009) - ne sont pas en mesure de mener une existence digne. Eclairage sur leur sort avec, à titre d'exemple, une analyse de la situation prévalant dans le canton de Vaud.

L'aide d'urgence, une voie sans issue: voilà la conclusion tirée par Amnesty International, l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés, Solidarité sans frontière et l'Observatoire suisse du droit d'asile et des étrangers qui font front commun pour sensibiliser la population et les politiciens au sort des requérants déboutés et à ceux en procédure extraordinaire, deux catégories soumises à l'aide d'urgence. Dissuasif, limité au strict nécessaire, ce régime vise à inciter les exilés à quitter la Suisse le plus rapidement possible. Les quatre associations partenaires le juge incompatible avec la dignité humaine et inefficace de surcroît. Lors d'une conférence de presse organisée le 22 février à Lausanne, elles ont étayé leur position et présenté la situation des personnes astreintes à cette assistance minimale en s'appuyant, à titre d'exemple, sur la pratique vaudoise.

Contraire aux droits fondamentaux
Dans ce canton, 800 exilés dépendent de l'aide d'urgence, ordonnée dès l'entrée en force d'un renvoi de la Suisse. Les familles concernées doivent alors généralement vivre dans des centres d'hébergement collectifs gardés par des agents de sécurité et surpeuplés. Nombre d'hommes seuls sont logés dans des abris de la protection civile. Les personnes tributaires de ce régime n'ont accès qu'aux soins médicaux urgents et bénéficient d'une assistance réduite à sa plus simple expression. Pour les célibataires, elle se traduit par une aide exclusivement en nature alors que les familles touchent 9 fr. 50 par personne. «Cette somme doit couvrir les frais pour l'alimentation, les produits d'hygiène, les vêtements et chaussures. A quoi il faut encore ajouter 50 francs par année pour la scolarisation des enfants. Il n'y a aucun forfait pour les transports, les communications ou les loisirs... L'aide d'urgence réduit l'être humain à ses stricts besoins physiologiques», a précisé Karine Povlakic, du Service d'aide juridique aux émigrants, estimant cette pratique contraire aux droits fondamentaux.

Inefficace et préjudiciable à la santé
«Isolement, absence de perspectives, détresse, humiliations, existence réduite à une vie de légume... voilà ce que nous avons vu lors de nos visites de centres» a renchéri de son côté Denise Graf, spécialiste des questions de l'asile et des migrations à la section suisse d'Amnesty International. Non sans préciser que seuls 12 à 17% des exilés tributaires de l'aide d'urgence quittent la Suisse de manière contrôlée. «C'est une impasse. Et pour les victimes et pour l'Etat.» Selon Denise Graf, sur les quelque 1200 personnes qui demandent un réexamen de leur procédure d'asile, 25% auraient au final le droit de rester dans nos frontières. Droit qui leur serait reconnu après avoir passé souvent plusieurs années sous le régime de l'aide d'urgence...
Autre problème soulevé: l'impossibilité pour nombre de requérants déboutés de rentrer dans leur pays, faute de documents adéquats. D'autres ne parviendraient pas non plus à surmonter la peur générée par un retour et préféreraient alors se réfugier dans la clandestinité. De ce fait, l'aide d'urgence pénalise surtout les plus faibles et non les personnes considérées comme réticentes. Un système qui pèse souvent lourdement sur leur santé mentale. «Les problèmes présentés par les requérants déboutés astreints à ce régime sont marqués par une importante souffrance psychique», a déclaré Abdelaq Elghezouani, psychologue à Appartenances, et de constater que la pathologie ne se situe pas dans l'individu, mais est la conséquence de l'environnement dans lequel il évolue.

Sonya Mermoud



Appel aux autorités vaudoises

«Les autorités cantonales ont une marge de manœuvre importante dans la mise en œuvre de l'aide d'urgence. Elles doivent la mettre à profit pour que ce système cesse de rejeter des êtres humains dans une misère créée artificiellement», a estimé Denise Graf, spécialiste des questions de l'asile et des migrations à la section suisse d'Amnesty International. Dans ce contexte, son organisation et ses partenaires ont demandé au conseiller d'Etat Philippe Leuba d'exclure au moins de ce régime les personnes les plus vulnérables. Le maintien de celles-ci dans leur logement préalable permettrait aussi de libérer des places dans les centres d'hébergement collectifs et, partant, d'éviter les séjours dans les abris antiatomiques, «séjours des plus éprouvants et malsains». Même requête d'assouplissement en ce qui concerne les pratiques chicanières telles que l'obligation de faire régulièrement preuve de son indigence ou encore de changer fréquemment de lieu de résidence. La coalition a aussi prié le ministre d'intervenir au niveau fédéral afin que l'aide d'urgence soit redéfinie en profondeur...

SM


Témoignage

«Ma vie n'a pas de sens»

Les responsables de la campagne ont illustré leurs propos par la récolte de témoignages de personnes astreintes à l'aide d'urgence, comme celui d'Annick (prénom fictif), du Cameroun, soumise à ce régime depuis 2005: «Pour manger, je dois économiser trois ou quatre jours avant de pouvoir faire des courses (...) La journée, je suis des programmes d'occupation et un cours d'alphabétisation. Quand je reste seule, je déprime. Je me dis que je suis nulle, je me sens inutile. Ma vie n'a pas de sens. Quand je marche dans la rue, j'ai honte. Cette situation nous fait perdre notre dignité. Nous, les déboutés de l'asile, nous ne sommes rien. On nous considère comme des criminels. Dans les centres, les agents de sécurité nous maltraitent. De toute façon, nous sommes toujours en tort. Je ressens de la colère. Pourquoi ne me laisse-t-on pas travailler? (...)»

 


 

Edition n° 10 du 9 mars 2011

 
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