Chacun doit rentrer chez soi en bonne santé
Eviter les accidents de travail implique une prévention des risques et la participation de tous, employés et employeurs

La sécurité et la santé en entreprise, un travail d'équipe. Et les travailleurs sont aux avant-postes pour repérer les risques encourus dans leur entreprise. Unia et la société EgoKiefer de Villeneuve innovent en organisant des cours de sécurité au sein de l'usine avec les travailleurs concernés. Une expérience qui mériterait d'être étendue.

C'est une initiative originale qui a été menée le mois dernier au sein d'une usine vaudoise. Une initiative visant à promouvoir la sécurité et la santé au travail en partant de l'expérience des salariés dans leur entreprise. Tout a démarré sur une proposition du syndicat Unia d'organiser des cours sur la sécurité au sein de l'usine EgoKiefer de Villeneuve. Cette société, leader dans la production de portes et fenêtres en Suisse, compte environ 150 salariés sur ce site.
Unia et le directeur de l'usine, Robert Musolla, se sont mis d'accord sur un projet commun de cours. Ces derniers se sont déroulés durant la journée du 18 février dans les locaux de l'entreprise avec trois groupes d'une trentaine de travailleurs. Animés par Dario Mordasini, spécialiste de la sécurité et santé au travail d'Unia, et Amilcar Cunha, secrétaire syndical à Vevey, cette journée était une première pour le syndicat. «Nous avions jusque-là organisé des cours pour des branches particulières, avec des travailleurs venant de différentes entreprises, mais jamais au sein même d'une seule usine comme aujourd'hui. Pour nous c'est un projet pilote très important», explique Dario Mordasini qui salue l'ouverture d'EgoKiefer qui a permis de mener à bien ce projet.

On ne cherche pas des coupables
«Notre but est que chaque travailleur et chaque travailleuse rentre en bonne santé chez soi après le travail. Nous ne cherchons pas des coupables, la sécurité dans une entreprise est un travail d'équipe», explique Dario Mordasini aux travailleurs assistant à l'un des cours. Pour cela, peu de théorie, mais beaucoup de réflexion, quelques chiffres éloquents sur les accidents et maladies professionnels (voir encart ci-contre) et surtout la participation des travailleurs à l'analyse des risques encourus dans leur entreprise. Après avoir visionné une vidéo de la Suva sur le stress, le débat est lancé: quels sont les facteurs provoquant le stress, quel effet a celui-ci sur la sécurité du travail? De multiples facteurs sont repérés, et il apparaît clairement que c'est à la recherche de solutions qu'il faut œuvrer.

Analyse des risques par les travailleurs
«Pour trouver des solutions, il y a trois possibilités: analyser les statistiques des accidents, demander à des spécialistes d'en rechercher les causes, et enfin demander leur avis aux travailleurs. Ils connaissent mieux que personne leur place de travail mais on ne leur demande jamais ce qu'ils pensent», indique Dario Mordasini. L'originalité des cours proposés par Unia part de ce constat et renverse la vapeur. Le syndicaliste demande aux travailleurs de former des groupes de 5 ou 6 personnes et de discuter ensemble de ce qui va bien et de ce qui ne va pas dans leur entreprise. Quatorze problèmes potentiels leur sont soumis. Les employés doivent déterminer trois éléments excellents et trois autres où il y a de graves lacunes. Des pastilles vertes et rouges correspondant à ces éléments sont ensuite déposées sur un tableau, dressant peu à peu le profil des risques de l'entreprise. Un profil à approfondir par la suite, mais offrant une première base de discussion sur les éléments à améliorer. En l'occurrence, les points positifs indiqués sont par exemple que les outils de travail sont adéquats, les dispositifs de protection en ordre et les équipements de protection sont mis à disposition par l'employeur. Quant aux aspects négatifs, variables selon les secteurs de l'entreprise, ils se focalisent entre autres sur les lourdes charges, les mouvements répétitifs, la manipulation de solvants ou encore les horaires trop changeants.

La sécurité commence dans les détails
Le cours se poursuit avec un rappel des droits et devoirs des employés et des employeurs. Une brochure de la Suva sur la maîtrise du danger est commentée, avec quelques conseils à la clé. «Sur votre place de travail, si vous voyez un danger, n'y tournez pas le dos, réagissez, informez vos collègues, votre supérieur, car la sécurité commence dans le détail», relève Dario Mordasini, qui ajoute que la clé de la sécurité est l'information. «Chaque fois que vous avez l'impression que vous n'avez pas bien compris, vous avez le droit de demander des instructions», souligne-t-il. «Et surtout, ne travaillez jamais si vous avez peur. La peur est le prélude à un accident.» Le risque lié à l'air comprimé, utilisé par 70% des travailleurs à Villeneuve pour débarrasser les fenêtres des poussières de PVC, est aussi évoqué.
En fin de cours, Amilcar Cunha rappelle que l'objectif est d'arriver à zéro accident et que la CCT romande du second œuvre, s'appliquant dans cette entreprise, offre d'autres possibilités de formation et des aides spécifiques. Pour sa part, Dario Mordasini se félicite du bon résultat de ces cours. «Notre objectif n'était pas de donner des leçons, mais de faire émerger les craintes des travailleurs, de valoriser leurs expériences et de prendre cela comme un point de départ pour continuer le travail dans cette entreprise, mais également dans d'autres entreprises où nous souhaitons que ce projet pilote puisse être développé», précise-t-il.

Sylviane Herranz



Quelques chiffres:

En 2009, en Suisse, ont été enregistrés:
• 254325 accidents professionnels (soit environ 1000 par jour ouvrable)
• 3488 cas de maladies professionnelles reconnues
• 1125 cas d'invalidité suite à un accident de travail (soit 3 par jour)
• 105 décès à la suite d'un accident professionnel
• 163 décès dus à une maladie professionnelle.
Chaque année, les accidents et maladies professionnels et les problèmes de santé au travail coûtent 15000000000 francs (15 milliards).



«J'espère qu'il y aura des suites»

«J'espère qu'il y aura des suites, sinon ça ne servira à rien», confie un ouvrier à la sortie du cours. «Ça ne va rien changer, on connaît la maison» lance un autre. En face de lui, un collègue réagit: «C'est positif que nous ayons pu faire sortir certains points. Il faudra faire le bilan dans une année pour savoir si ça vaut la peine de continuer.» Un autre estime que cette analyse des risques devrait être réalisée par secteur car tous ne font pas le même travail. «C'est bien d'informer les gens sur la sécurité et de le faire entre collègues de travail», ajoute un autre. Une satisfaction quasi unanime sur ce point comme le relève le questionnaire anonyme remis en fin de cours aux participants. L'importance et l'utilité de tels cours sur la santé et la sécurité au travail sont affirmées par l'immense majorité des participants. Les travailleurs demandent également que de tels cours soient organisés régulièrement ou au moins une fois par année. Et beaucoup souhaitent que des cours de premiers secours soient donnés.

SH

 

 

Trois questions à Robert Musolla, directeur du site EgoKiefer de Villeneuve


Comment est né ce projet?

Nous faisons régulièrement des informations à l'interne sur la sécurité. Mais l'offre du syndicat d'organiser des cours m'a intéressé car cela permettait de montrer d'une part que le syndicat est un partenaire social et qu'il n'est pas là seulement quand il y a des problèmes, et d'autre part de faire passer le message différemment. Lorsque nous demandons à un ouvrier de changer son mode de faire, c'est souvent pris comme une punition, alors que venant du syndicat, là pour aider les ouvriers, le message a plus d'impact. Nous avons aussi mis sur pied avec Unia des cours de français pour une douzaine d'ouvriers afin qu'ils puissent lire et comprendre les instructions sur les machines.

Ces cours sur la sécurité répondent-ils à un besoin particulier?
Nous avons très peu d'accidents, grâce à une grosse équipe d'entretien des machines. Ceux que l'on dénombre sont des petits cas, comme des coupures ou des chutes dues à des glissades. Les accidents graves sont en général dus à une faute d'inattention ou de non-respect des règles. Récemment un ouvrier a grimpé sur une chaîne à rouleaux au lieu d'utiliser un escabeau, comme on le demande. Nous interdisons aussi au personnel de se souffler de l'air comprimé sur la peau car la poussière de PVC peut rentrer dans les pores. Mais il y en a toujours qui le font.

Quel est votre sentiment après ces premiers cours et quelle sera leur suite?
C'est intéressant de voir qu'il y a une différence de perception entre les travailleurs. Dans l'analyse des risques réalisée, il y a des contradictions, certains estiment par exemple qu'il y a un problème de froid alors que nous mettons à disposition des vêtements résistants, et d'autres qu'il y a des lacunes avec les produits dangereux alors que certains disent que tout est en ordre. Pour la suite, nous allons réunir tout le personnel et voir ce qu'il y a lieu de faire. Et nous préparons déjà une information sur les produits dangereux. Ces cours avec Unia sont très positifs. Ils montrent qu'il faut davantage d'information et que la sécurité ne relève pas uniquement du patron mais également des travailleurs.

Propos recueillis par Sylviane Herranz

 


 

Edition n° 10 du 9 mars 2011

 
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