Fin de droit pour des milliers de chômeurs en avril
Les instances des Unions syndicales romandes ont dénoncé l'effet couperet de la révision de la Loi sur l'assurance chômage

La nouvelle Loi sur l'assurance chômage (Laci) entrera en vigueur le 1er avril prochain. A la veille de cette échéance, les Unions syndicales romandes ont exposé les conséquences de cette application, craignant que des milliers de chômeurs ne soient poussés vers l'assistance sociale. Dans ce contexte, elles ont demandé au Conseil fédéral que les personnes inscrites au chômage avant le 1er avril puissent conserver leurs droits aux indemnités. En vain. Eclairages et témoignages de chômeurs menacés par l'effet couperet de la révision.

Le 26 septembre dernier, le peuple suisse a accepté la 4e révision de la Loi sur l'assurance chômage (Laci). Ce vote avait toutefois divisé le pays, les cantons latins - les plus frappés par la crise - s'étant opposés à ce projet. Une situation que n'ont pas manqué de rappeler les Unions syndicales romandes, réunies le 9 mars dernier à Lausanne, pour présenter les effets de la mise en application au 1er avril de la nouvelle loi. «15'000 à 20'000 personnes vont être précipitées dans la catégorie des chômeurs en fin de droit» a estimé Bernard Remion, membre de la Communauté genevoise d'action syndicale, précisant qu'on allait effectivement assister à une baisse du chômage, mais bien à une baisse artificielle, non à un retour à l'emploi. Dans ce contexte, le collaborateur de la CGAS a précisé les revendications de la coalition. «Nous demandons au Conseil fédéral que le 11 mars, lors de sa prise de position définitive sur l'ordonnance d'application de la nouvelle Laci, il maintienne pour acquis les indemnités accordées aux anciens chômeurs, en d'autres termes que la révision n'entre en vigueur que pour les nouveaux cas.» Exigence demeurée lettre morte comme on l'a appris ultérieurement. La coalition syndicale a aussi réclamé aux autorités cantonales la mise en place des mesures de réinsertion et de formation. Et de brosser un tableau prévalant dans les différents cantons.

Déplacement des charges

«Plus d'un millier de dossiers arriveront dès le 1er avril sur les bureaux de l'aide sociale. Douze collaborateurs supplémentaires ont été engagés pour y faire face. La ville de Lausanne est particulièrement touchée, avec 500 cas prévus», a relevé Camille Kroug, secrétaire cantonale de l'Union syndicale vaudoise. Une situation dépendant aussi directement de la suppression des 120 indemnités accordées au préalable aux zones les plus frappées par la crise, ramenant celles-ci au nombre de 400 au lieu de 520. «A terme, on assistera à une augmentation des charges de l'aide sociale de l'ordre de 25 millions de francs» a chiffré la syndicaliste. «Nous exigeons une cohérence d'application entre les promesses fédérales et les pratiques cantonales» a martelé de son côté Milka Miskovic, secrétaire de l'Union syndicale fribourgeoise, précisant que ce canton comptabilise 8000 demandeurs d'emploi. «Les services sociaux devront absorber plus de demandes... Nous devons trouver des solutions, pas seulement déplacer les charges générées par le chômage» ont enchaîné les représentants de l'Union syndicale cantonale neuchâteloise (USCN). Dans ce canton, 7200 personnes sont à la recherche de travail. A Genève, selon Bernard Remion, entre 1200 et 1500 personnes seront touchées par l'effet couperet. «Quelque 800 personnes supplémentaires seront prises en charge par l'Hospice général.»

Victoire partielle
Les Unions syndicales romandes ont aussi affirmé leur soutien aux intermittents du spectacle. «Pour les artistes, c'est la catastrophe absolue. Dès le mois d'avril, ils devront être sous contrat 18 mois sur 24 et non plus 12 pour obtenir une indemnisation chômage complète» a expliqué Julien Lambert, du Comité 12 A, qui réclame le doublement des 90 premiers jours de cotisation - et non des 30 - pour les contrats de durée limitée. Une revendication partiellement entendue, le Conseil fédéral ayant accepté de prendre en compte les 60 premiers jours pour les contrats de travail des intermittents...
Autre concession : la limite inférieure du gain assuré est demeurée à 500 francs par mois au lieu des 800 francs initialement prévus.
De son côté, Jean Künz, secrétaire d'Unia Vaud, a mentionné d'autres effets pervers de la révision. «Les jeunes de moins de 30 ans devront accepter n'importe quel travail. C'est une ouverture au démantèlement social et au dumping salarial.» Et de rappeler le combat actuel en faveur d'un salaire minimum à 4000 francs... 


Sonya Mermoud




«Le chômage, ce n'est pas du bonheur»

Relieuse artisanale, Brigitte Blanchong travaillait pour une entreprise à Renens. En faillite, la société est rachetée et, quelques années plus tard, son nouveau propriétaire décide de déménager ses activités à Yvonand. Brigitte Blanchong ne suit pas le mouvement. «J'aurais dû faire 4 heures de train par jour. Et, dans tous les cas, je ne serais pas arrivée le matin à l'heure, à 7 heures.» Résultat, l'employée se retrouve au chômage. Si elle a droit à des indemnités jusqu'au 30 juin 2009, la relieuse ne reste pas les bras croisés. Elle travaille deux périodes de six mois dans une fromagerie qui prolonge son délai-cadre. Le 1er avril prochain, en raison de l'application de la nouvelle Laci, le droit à ses indemnités s'arrêtera brusquement alors qu'elle aurait dû, sous l'ancien régime, pouvoir au besoin en bénéficier jusqu'en février 2012, en tenant compte aussi de l'aide offerte aux zones en crise, désormais supprimée. Le couperet tombera également sur les mesures d'insertion professionnelle dont elle profite aujourd'hui, Brigitte Blanchong étant occupée dans un atelier d'arts graphiques à Romainmôtier. «Je trouve cela très injuste» note cette femme de 53 ans, précisant qu'elle travaille depuis l'âge de 16 ans. «On associe les chômeurs à des fainéants. C'est faux. Il n'y a pas de travail. Personne ne veut être payé pour ne rien faire. Le chômage, ce n'est pas du bonheur» renchérit la relieuse et de relever que la nouvelle loi «protège les plus forts, pas les plus faibles». Ayant quelques économies, Brigitte Blanchong espère éviter l'assistance sociale. «J'ai mis un peu d'argent de côté. Je vis modestement. Je n'ai pas de voiture, mon loyer est bas. Je devrais tenir quelques mois. Et même si c'est très dur moralement, je ne perds pas espoir de retrouver du travail. N'importe quel travail. J'ai fait plusieurs offres dans la vente, en usine...» témoigne Brigitte Blanchong, non sans s'interroger sur le type de société qu'on désire bâtir. «Les riches deviennent toujours plus riches. Où va-t-on? Si les personnes restent passives, on assistera encore à une dégradation du social.»

SM



«Je ne dors plus»

Daniel (prénom fictif), 36 ans, ne dort plus la nuit. Il y a deux semaines, il a appris qu'il n'aurait plus droit au chômage dès avril prochain. Ce délégué d'Unia Genève de l'hôtellerie-restauration comptait pourtant sur cette sécurité jusqu'à la fin de l'année 2011 au cas où il ne trouverait pas un emploi d'ici là. La nouvelle loi sur le chômage est venue contrecarrer cet espoir. Au lieu des 400 jours d'indemnités prévus jusqu'ici, on ne lui en octroie désormais que 260. Il arrive au bout de ce délai malgré le fait qu'il ait travaillé pendant quatre mois et se soit retrouvé à l'assurance maladie depuis six mois. Pourtant, il a tout fait pour retrouver un job. «Je ne voulais pas rester sans rien faire alors je me suis inscrit dans les agences temporaires où j'ai travaillé pendant mon délai-cadre du chômage. Des emplois précaires, avec des horaires impossibles et sans le niveau de salaire qui devrait aller avec», raconte-t-il. Lors d'un dernier emploi temporaire, il a dû s'arrêter subitement: «Mon genou souffre d'une arthrose avancée à cause des conditions dans lesquelles j'ai exercé ma profession.» Cela fait donc six mois qu'il se trouve à l'assurance maladie. «Le médecin m'a dit que si je continuais dans les cuisines, je serai bon pour me faire mettre une prothèse en plastique à la place du genou.» Il désire donc changer d'orientation professionnelle, mais l'Office régional de placement ne l'aiderait à financer une nouvelle formation que s'il trouve lui-même une place dans une entreprise formatrice... Cerise sur le gâteau, son permis de travail (B) arrivera à échéance à la fin juin. «Je panique. Si je ne trouve pas un poste d'ici là, les autorités vont me prier de quitter le pays.» Son épouse, elle, également titulaire d'un permis B, travaille à Genève. «Et mes deux filles, de 4 et 7 ans, sont nées ici.»

CK

 

 


 

Edition n° 11 du 16 mars 2011

 
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