Un travailleur sur dix sous psychotropes
Responsable de la prévention à Addiction Info Suisse, R.Dwight a analysé les conduites dopantes au travail ou dans les études

Dans une société où rentabilité, performance et compétition sont érigées en culte, nombre de cadres, d'employés et d'étudiants recourent à ces conduites dopantes. Pour travailler davantage, gérer le stress, vaincre leurs peurs ou rester dans la course. Eclairages avec un professionnel des questions de dépendance.

Intéressante conférence mercredi 16 mars à l'Université de Lausanne. Responsable de projets de prévention et de formation en entreprises à Addiction Info Suisse, Rodrick Dwight a consacré son exposé aux conduites dopantes, aussi bien au travail que dans le milieu estudiantin. Un phénomène qui tend à se banaliser, le recours aux produits «aidants» - médicaments, alcool et autres psychotropes - gagnant constamment du terrain dans une société où la performance est devenue un culte. Ainsi, pour parvenir à travailler davantage ou simplement faire face à ses exigences professionnelles, gérer le stress ou mieux s'intégrer, se détendre ou combattre des symptômes gênants... nombre de cadres et d'employés abusent d'alcool, recourent à des drogues illégales ou à l'automédication. Le milieu estudiantin n'échappe pas à ce phénomène. Mais si peu d'études chiffrées existent sur le sujet, Rodrick Dwight estime toutefois «qu'au moins un travailleur sur dix consomme des substances psychotropes».

Alcool et accidents professionnels
Parmi les accros aux médicaments, on trouverait davantage de personnes âgées de 45 ans, catégorie où l'on constate une augmentation du recours aux analgésiques, somnifères et tranquillisants. Selon une statistique de 2007, 10% des quinze ans et plus useraient régulièrement de cannabis. Le nombre d'employés dépendant de l'alcool est évalué par le Bureau international du travail entre 3 et 5%. Non sans conséquences sur les risques d'accidents. Sur les 270000 accidents professionnels recensés par la Suva en 2008, 15 à 25% seraient dus à l'alcool... Quant aux coûts, précise le conférencier, ils sont chiffrés à 6 millions de francs. Perte de rentabilité, absentéisme de courte durée 4 à 8 fois plus élevé chez les salariés dépendants, réduction de la qualité du travail, baisse de la motivation... sont autant de conséquences néfastes aux situations d'addiction. Reste à savoir ce qui pousse certains travailleurs à user de psychotropes.

Le travail en cause
Etudes à l'appui, Rodrick Dwight évoque plusieurs pistes. «L'employé peut être le problème ou sa relation avec son activité professionnelle. L'origine de l'addiction peut aussi être liée aux conditions de travail et à son organisation.» Le premier cas de figure est directement lié à la personnalité de l'individu ou à sa situation propre. Dans les autres configurations, le travail joue un rôle direct et en particulier, le stress, les conflits des rôles, le manque d'autonomie, l'absence de reconnaissance, les horaires longs et irréguliers, les objectifs et délais irréalistes... Il arrive aussi que la culture de l'entreprise entraîne une dépendance avec une forme de ritualisation de la consommation d'alcool, la pression de collègues... «Mais si l'alcool peut réduire le stress dans un cadre plaisant, il agit inversement dans un cadre déplaisant» prévient l'intervenant.
Les conduites dopantes ont aussi été observées auprès des étudiants. «En France, plus de 4 élèves sur 10 entre 15 et 18 ans prennent des vitamines pour être moins fatigués et mieux travailler en classe; 21% des 12-19 ans scolarisés consomment des médicaments psychotropes; 30% des candidats au bac recourent aux stimulants» relève encore Rodrick Dwight, citant plusieurs études démontrant l'acuité du problème dans différents milieux et catégories professionnelles.

Rester dans la course
«La performance devient un culte, dans son travail, comme dans d'autres domaines de la vie.» Et de mentionner le sociologue Alain Ehrenberg, auteur de différents ouvrages sur la thématique: «Les psychotropes sont entrés dans le monde des drogues, mais des drogues de performance et de socialisation qui aident l'individu à mieux s'intégrer, à aménager son confort intérieur et à survivre.» Il ne s'agirait donc plus de s'évader mais de rester dans la course et de recourir à des substances «par peur de l'échec, de la souffrance, de ne pas être à la hauteur, de ne plus avoir encore les compétences nécessaires...(réf.: Michel Hautefeuille, Dopage et vie quotidienne)» Et Rodrick Dwight de conclure: «Les conduites dopantes au travail sont des stratégies individuelles et silencieuses pour gérer certaines peurs liées à son activité. Non seulement pour travailler plus mais également pour ne pas travailler moins. Pour produire de la performance mais également pour prévenir, éviter l'échec.»

Sonya Mermoud


 

Edition n° 13 du 30 mars 2011

 
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