Anne-Cécile a choisi la vie
Anne-Cécile Reinmann allie générosité et humour pour combattre l'atome

«C'est affreux que certains pensent que nous sommes contents de ce qui se passe à Fukushima au Japon! Comment pourrait-on être content d'une chose pareille? C'est le pire qui pouvait arriver. Cela fait des années que l'on crie dans le désert, que l'on dénonce les dangers de cette énergie mortelle.» Anne-Cécile Reimann ne décolère pas face à certaines questions de journalistes ou échos parvenus à ses oreilles après la manifestation antinucléaire de solidarité avec le peuple japonais qui a réuni près de 3000 personnes le 26 mars dernier à Genève. Cette femme vive et truculente a passé plus de la moitié de sa vie à combattre le nucléaire.
Maîtresse d'école aujourd'hui à la retraite après avoir enseigné 35 ans à Avully, dans la campagne genevoise où elle se rendait à vélo ou à bord de sa 2CV légendaire, elle a repris il y a quelques années la présidence de ContrAtom, association antinucléaire genevoise. «Je suis aussi secrétaire et cantinière» raconte fièrement Anne-Cécile, avant de confier qu'elle s'apprête à mitonner des petits plats pour la séance du comité qui se déroulera dans la soirée. Comme elle l'a fait aussi tous les premiers jeudis du mois, de 1986 à 1997, pour ravitailler les piquets tenus devant le Consulat français pour exiger l'arrêt du surgénérateur nucléaire de Creys-Malville, Superphénix, situé à quelque 70 km à vol d'oiseau de Genève. «Nous avions décidé de rester jusqu'à ce qu'ils l'arrêtent. C'est fait depuis 1997, mais il reste 5 tonnes de plutonium et 5000 tonnes de sodium qui refroidissent en ce moment dans une piscine...»

La guerre à Creys-Malville
Avec force anecdotes, Anne-Cécile raconte la découverte de sa «vocation de militante antinucléaire» à l'âge de 30 ans. «Jusque-là, j'étais amoureuse, d'un artiste peintre. Ma vie était marquée par les expositions, la poésie. C'est lorsque mon histoire d'amour s'est terminée, que tout a commencé», explique en riant celle qui deviendra l'égérie et la poétesse du mouvement antinucléaire genevois, et de bien d'autres manifestations, contre l'OMC, les guerres ou les injustices, «car tout est lié» remarque-t-elle, avant de reprendre le récit de son engagement: «En 1977, j'avais été invitée à un concert contre la construction de la centrale de Creys-Malville. J'y suis allée pour la musique... et je suis tombée en pleine guerre! Il y avait 50'000 manifestants, les CRS lançaient des grenades lacrymogènes. Trois personnes ont eu les mains arrachées en les rattrapant pour les relancer. Un militant, Vital Michalon, est mort. Je me suis dit: "Comment peut-on tuer des gens pour une petite usine comme ça?" Quand je suis rentrée chez moi, je me suis renseignée sur ce surgénérateur. J'ai découvert que derrière Malville, il y avait les missiles, que le nucléaire civil et militaire sont intimement liés». Depuis, Anne-Cécile ne lâchera plus le combat antinucléaire. Elle parle avec passion de la création de ContrAtom fin 1985, pour s'opposer à la tenue d'un salon du nucléaire à Palexpo. «C'était au printemps 1986, ce devait être le premier d'une longue série, comme le Salon de l'auto. Nous étions 3000 devant Palexpo. Tchernobyl venait de péter... Nous arrêtions les bus et faisions descendre les exposants. Il fallait les voir s'enfuir dans les champs avec leur attaché-case! Ils ne sont plus jamais revenus!»

Des pancartes, pour être entendus
Anne-Cécile n'a cessé de mettre sa créativité au service des causes qu'elle défend. D'abord par la réécriture des paroles de chansons populaires qu'elle distribue aux manifestants. «Je voulais que les manifs soient joyeuses, pour donner envie aux gens de nous rejoindre», dit-elle. Elle a aussi inventé un art tout particulier de la communication, avec des pancartes affichant des slogans bien sentis sur le thème du jour. Des panneaux écrits de sa main, chargés d'émotion, et se déclinant sur du carton coloré: jaune pour le nucléaire, la poste ou le Tibet, rose pour les femmes et le vélo, blanc pour l'OMC ou les banques, etc. «Dans les manifs, les gens portaient des drapeaux, mais personne n'expliquait pourquoi on était là. Alors j'ai commencé à faire ces panneaux. Ils ont aujourd'hui une formidable répercussion dans les médias. Je m'inspire de phrases qui me plaisent pour inventer les slogans.»
Avant chaque manif, Anne-Cécile embarque une quinzaine ou une trentaine de panneaux qu'elle confie ensuite aux participants. «Je note tous ceux que j'emporte, pour pouvoir les refaire si je ne les retrouve pas. Celui qui disparaît le plus? C'est celui où il est écrit: "Dieu est mort, l'OMC l'a remplacé!" Quelqu'un m'a dit un jour qu'il l'avait mis dans sa cuisine!» rigole cette Genevoise pure souche, qui a encore une autre vocation: toutes les nuits, à minuit, elle file avec sa 2CV pour aller nourrir «ses» chats, une bonne vingtaine, aux quatre coins du canton!
Les pancartes et les chants de Anne-Cécile fleuriront bientôt au cœur d'une nouvelle manifestation, le 26 avril à Genève* pour marquer les 25 ans de la catastrophe de Tchernobyl. Occasion pour elle de regretter que l'on oublie si vite les leçons de l'histoire et d'espérer que la tragédie de Fukushima mette à mort les fausses idées qui entourent l'atome. «L'atome ou la vie, il faut choisir!», dit l'un de ses slogans. Et c'est tout vu pour Anne-Cécile! 


Sylviane Herranz

*Mardi 26 avril, 18h à la place Neuve à Genève.

 


 

Edition n° 14 du 6 avril 2011

 
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