La passion du son
Bricoleur hors pair, Charles Perrin offre dans son atelier de Mathod de nouvelles vies aux ancêtres de nos radios et lecteurs CD

Dans son atelier de Mathod, en terre vaudoise, Charles Perrin ressuscite phonographes, gramophones et autres pick-up. Par amour de la musique et du recyclage. Et histoire de laisser aux générations suivantes des traces des connaissances industrielles antérieures. Incursion dans un monde dévolu au son et ouvert à ses aficionados. Un espace où les nostalgiques pourront non seulement faire réparer leur vieux tourne-disques mais aussi acquérir de petits bijoux de technologie ancienne, sous réserve qu'ils l'utilisent. Condition sine qua non de vente du patron...

A l'entrée de l'atelier, un piano mécanique attend l'opération qui lui rendra vie. Ventre ouvert, le juke-box trônant à côté devrait lui aussi retrouver bientôt un nouveau souffle et s'égayer au son de ses 80 disques. Partout, sur deux étages, phonographes, gramophones, tourne-disques... hantent l'univers de Charles Perrin. Une vaste grange de 280 m2 abritant quelque 3000 machines sonores, tous âges et modèles confondus. 75% de ces appareils ont déjà passé dans les mains du réparateur et sont prêts à être vendus, sous réserve que leurs acquéreurs ne les laissent pas dormir. Condition sine qua non à leur cession... Plusieurs dizaines de milliers de 45 et 33 tours et des centaines de 78 et 100 tours complètent cette étonnante collection. «Je thésaurise depuis bien des années», affirme Charles Perrin. Et d'expliquer que déjà du temps de son apprentissage de radioélectricien, le virus l'avait pris. «J'avais alors consacré plusieurs mois de salaire pour m'acheter une "boîte à jambon" comme celle-ci», précise le passionné en montrant, enthousiaste, une radio datant de 1933. Et avant d'aller mettre un disque sur un vieux pick-up. Un rituel ouvrant chacune de ses journées. Comme celui du cigare qui, bien qu'éteint, ne quittera pas les doigts du «gramophile».

Alertes centenaires
Accompagnée par la musique des Golden Gate Quartet aux tonalités quasi «physiques», à des lieues des sons comprimés d'un CD, la visite se poursuit. Le doyen de ce monde de fantômes bien vivants est une veille Edison, datant de 1890. Une mécanique à cylindre qui servit de dictaphone. Ont succédé à ce type de phonographe, première machine parlante conçue en 1870, le Pathé (1890-1910) - qui n'eut pas de résonnance en Amérique - puis le gramophone, utilisé jusque dans les années 40. Après voir tourné la manivelle d'un moteur à ressort, Charles Perrin installe délicatement le bras sur le disque posé sur un appareil vieux d'un siècle. L'aiguille circule étonnamment de l'intérieur vers l'extérieur alors que les sons nasillards d'un morceau entièrement sifflé s'égrènent dans l'espace. «Extraordinaire, non? Cent ans plus tard, il fonctionne encore. Je doute que les modèles actuels puissent relever ce défi.» Avec ses deux pavillons, un de jour et un de nuit - selon que l'on souhaite écouter fort ou doucement la musique - le gramophone suivant se révèle aussi surprenant. Comme les «petits bonbons» de Charles Perrin, appareils pliables pour le camping. Et là encore, une démonstration de leur fonctionnement. Remontée à l'aide d'une clef, une boîte à musique restitue une voix chevrotante des années 1910; sur un autre «modèle de luxe», arrachés à un disque, des sons réveillent le passé... Participent aussi de ses incroyables collections, des amplificateurs à lampe, dont des contemporains. «Avec ceux-ci, on n'entend pas un violon mais un Stradivarius» affirme l'aficionado du son qui s'est aussi lancé dans la customisation de vieux tourne-disques.

Supplément d'âme
Client de l'atelier, Jean-Michel Rochat a apporté une minichaîne à réparer. Charles Perrin s'engage à examiner le problème. «Ces appareils sont une horreur. Ils sont conçus pour tomber en panne.» L'homme est aussi venu acheter un tourne-disques des années 70. Le test sur l'appareil choisi est concluant. «Le grésillement? Non, il ne me dérange pas. Il fait partie de la vie et lui donne davantage d'âme» affirme ce nostalgique qui débourse 150 francs pour cet ancien Philips avant de se pencher sur les collections de vinyles, dont le prix dépend de leur rareté. Entre 10 et 20 francs pour les plus communs; 300 à 400 francs pour les perles. Bénéficiant d'une clientèle provenant de toute l'Europe, Charles Perrin précise qu'il gagne davantage sur les réparations que sur la vente. Et qu'il ne compte souvent pas toutes les heures de travail facturées 40 francs l'une. «On ne s'enrichit pas mais c'est que du bonheur. Je prends le temps de réparer. Tout est réparable, quitte à refaire des pièces. Les modèles modernes sont toutefois plus difficiles que les anciens, réalisés avec logique» affirme le gramophile qui, pour les vieilles machines, s'est formé sur le tas. «Ce travail nécessite des connaissances dans plusieurs domaines: l'ébénisterie, la radio-électricité et la mécanique.» Ajoutez à ce savoir-faire patience et passion. Deux qualités inhérentes à cet homme de 60 ans, père de trois grands enfants, mais sans successeur désireux de reprendre le flambeau. «Si un jeune s'intéressait à reprendre le commerce dans une dizaine d'années, je serais ravi de le former.»

Question de mémoire
Interrompu par un couple de personnes âgées lui demandant s'il peut remettre en état un appareil de bien-être, le sexagénaire promet de voir ce qu'il peut faire. Pour rendre service. Par souci d'intégration dans ce village où il s'est récemment installé. Par goût du recyclage aussi - quasi tout le mobilier de l'atelier provient de récupérations. «Ce qui me plaît le plus dans ce job? Le contact avec les gens et la découverte de nouvelles machines puis leur fonctionnement» affirme encore Charles Perrin qui participe aussi à des brocantes et n'a pas le sentiment de vivre dans le passé. Et de citer certains groupes «éternels» comme de relever la nécessité de transmettre des connaissances sur l'origine du son à nos jours. Une passion que ce fan de blues cultive encore dans ses loisirs, en chantant dans la chorale du village ou en pratiquant le tango argentin. Musique, quand tu nous tiens...


Sonya Mermoud

«Au gramophile» est ouvert du lundi au jeudi ou sur rendez-vous: 079 52 303 76.

 

 

18 patrons formés...
Formé en radio-télévision, Charles Perrin a effectué son apprentissage aux PTT, dans les télécommunications, où il a travaillé quelques années et initié à son tour des jeunes au métier. A cette époque, il est syndiqué et milite activement en faveur de crèches ou encore d'une caisse de grève. L'homme se rappelle aussi de combats menés en faveur de postiers pour qu'ils puissent conserver deux tournées au lieu de n'en faire qu'une à une cadence d'enfer... Le radioélectricien travaillera encore pour deux autres employeurs avant de se mettre à son compte. «J'ai toujours aimé l'indépendance. J'étais un ouvrier dont personne ne voulait.» Patron d'une entreprise de radios et télévisions, à Confignon dans la campagne genevoise, Charles Perrin - qui comptera jusqu'à 25 collaborateurs - remplit cette activité durant vingt ans. Et continue, tout au long de son parcours, à former des jeunes. Au total, dix-huit d'entre eux deviendront à leur tour des patrons. Après la cessation de son activité à Confignon dans les années 2000, Charles Perrin commence à faire les brocantes et lance un atelier de réparation de machines sonores à Luins, sur la côte vaudoise, avant de s'installer quelques années plus tard à Mathod. «Au gramophile» a été ouvert il y a huit mois et sera enrichi encore d'un club pour amateurs de musique et, accessoirement, de cigares.

SM

 


 

Edition n° 20 du 18 mai 2011

 
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