Vessy : dignité du travail, respect des aînés
La grève de la maison de retraite de Vessy à Genève permet au personnel de construire une force syndicale

Démarrée pour une question de paiement de places de parking, la lutte de la quarantaine de grévistes met en lumière les dysfonctionnements d'une maison de retraite en sous-effectif. Un exemple pour d'autres établissements du canton? Au début de cette semaine, les négociations étaient toujours en cours avec l'aide d'un médiateur externe.

«Ce qui me dérange? C'est le manque de temps pour prendre soin des personnes âgées et les soigner correctement. Souvent en équipes réduites, nous devons les laisser au lit ou les mettre directement en chaise roulante alors qu'il faudrait qu'elles marchent pour préserver leur mobilité. Au lieu d'une douche par semaine pour les pensionnaires, on doit parfois se contenter de deux par mois», explique Pauline*, aide-soignante à la Maison de Vessy, un établissement médico-social (EMS) public du canton de Genève. Le jeudi 12 mai au matin, une vingtaine de grévistes de la maison de retraite tiennent réunion dans la salle du personnel de l'établissement. Une quarantaine d'employés vivent leur 7e semaine de grève. Depuis le début de la lutte, des intérimaires les remplacent auprès des aînés. Ce matin-là, pendant qu'une délégation est partie négocier avec le conseil d'administration, avec l'appui du Syndicat des services publics (SSP) et l'accompagnement d'un médiateur, les employés discutent en assemblée des problèmes rencontrés au quotidien. Ils souhaitent les soumettre au directeur lors d'une hypothétique rencontre ultérieure, suggérée par le médiateur.

Sous-effectif et mépris
Si la grève a été déclenchée à la suite de la décision de la direction de rendre les places de stationnement des voitures payantes, le mécontentement s'enracine ailleurs. «Le parking, c'est l'arbre qui cache la forêt, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase», explique une salariée.
Points à l'ordre du jour de la réunion? Sous-effectif chronique, frustration du personnel face à la prise en charge insuffisante des résidents, mépris de la direction, menaces et pressions de la part de la hiérarchie, absence de consultation des employés avant les prises de décisions importantes, généralisation de contrats à durée déterminée, etc. La liste des griefs n'en finit pas. La colère est palpable sur les visages, tout comme la satisfaction de pouvoir s'exprimer librement avec les collègues.

Mourir seul
La frustration causée par le sentiment de devoir bâcler son travail prédomine: «Certains résidents nous appellent les abeilles», raconte Valérie, aide-soignante. «Je travaille à Vessy depuis huit ans et j'ai vu petit à petit les conditions des soins se dégrader. On ne remplace plus les employées malades par des intérimaires. Du coup, on se retrouve souvent à 7 ou même à 6 aides-soignantes pour s'occuper de 40 résidents. On peut difficilement répondre aux besoins de certaines personnes qui souffrent et qui ont besoin qu'on leur prenne la main. C'est le travail à la chaîne. On passe notre temps à pousser des charriots.» Sa collègue Julie renchérit: «Laisser un vieillard sans famille mourir tout seul, c'est dur.» Les difficultés s'accumulent d'autant plus que la population résidante est de plus en plus âgée et malade. Dans le même temps, la prise en charge en ergothérapie, qui stimule la mobilité, a aussi diminué. Il y a quelques années encore, la Maison de Vessy comptait 2,4 postes d'ergothérapeutes internes à l'établissement, secondés par deux aides. Aujourd'hui, une seule employée est chargée de cette mission.

Le canton se moque de la loi
Le manque de personnel est souvent rapporté à la direction, assurent les employées: «A chaque fois, c'est la même chose, on nous rétorque qu'il n'y a pas de budget», explique une infirmière. Pourtant, en 2007, le peuple genevois a accepté une initiative populaire (IN 125) destinée à donner davantage de moyens aux EMS. Le Conseil d'Etat avait estimé que si l'initiative était acceptée, l'Etat serait obligé de financer 660 postes de travail. Mais le gouvernement n'applique pas cette nouvelle loi, puisque l'effectif est resté constant, indique le SSP.

Mépris et autoritarisme
A Vessy, la situation a tourné au conflit ouvert en raison de l'attitude particulièrement hermétique de la direction comme du mépris et de l'indifférence avec lesquels la hiérarchie traite une partie des employés, estiment le personnel soignant et le SSP. «On nous parle de manière autoritaire. Il n'y a pas de dialogue. Lorsqu'on se plaint de quelque chose ou que l'on fait une demande d'amélioration, on nous répond simplement d'aller chercher un emploi ailleurs», explique Sophie. Menaces et pressions de toutes sortes sont monnaie courante... En assemblée, les grévistes débattent du mot de terreur pour qualifier certaines situations vécues par le personnel: «Mais oui il y a de la terreur. Certaines employées pleurent tous les jours!», insiste une aide-soignante. 


Christophe Koessler

* Tous les prénoms utilisés ici sont des prénoms d'emprunt en raison des risques de représailles.

 

 

La grève, un apprentissage
«Nous avons découvert beaucoup de similitudes dans nos problèmes individuels. La grève nous a permis de communiquer. Aujourd'hui, on se rend compte qu'on est plus fort ensemble!», déclare Angélique, infirmière. «Je ne savais pas que mes collègues souffraient autant.» Une souffrance partagée, analysée, comprise enfin. Un long chemin collectif a été accompli depuis le début du mouvement, le 7 mars dernier. Marie, aide-soignante, a beaucoup appris: «Je croyais que j'étais seule à subir des pressions de la hiérarchie. Je pensais aussi que le conseil d'administration n'était pas au courant des graves difficultés que nous rencontrons sur nos lieux de travail. Je me suis rendu compte qu'il en était responsable.» Ces semaines de lutte ont aussi généré une unité qui n'existait pas par le passé: «Avant, nous nous disions juste bonjour, maintenant on se connaît. Nous sommes aujourd'hui rassemblées pour aller de l'avant. C'est pour cela que nous revendiquons une commission paritaire qui ne soit pas du côté des patrons.»

CK

 


 

Edition n° 21/22 du 25 mai 2011

 
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