Ethiopie : visa pour une terre hors du temps
Des montagnes de Gheralta aux fabuleuses églises de Lalibela en passant par Axoum, pays de la reine de Saba

L'Ethiopie a souvent été associée aux seules images de famines et de guerres. C'est oublier son extraordinaire patrimoine culturel. Entre ses fabuleuses églises taillées dans la roche et les vestiges de temples millénaires, au cœur de sublimes paysages, ce pays de légendes et de ferveur plonge le voyageur dans un monde aux racines profondes et préservées. Reportage hors du temps, à la découverte d'une Abyssinie qui, bien que pauvre, recèle mille trésors.

L'escalier raide et aléatoire en basalte est l'œuvre contrainte du diable, l'église où il mène, après deux heures de marche ardue, celle de Dieu. La légende qui entoure le sanctuaire de Maryam Korkor, perché sur un piton rocheux dans la région de Gheralta, au Tigré, ajoute une touche supplémentaire de merveilleux à un site déjà spectaculaire. Conçue selon le schéma classique des trois nefs, l'église se niche au cœur d'un cirque grandiose de montagnes et de canyons de grès. Ecrin sublime déclinant au soleil couchant un nuancier de rouges, roses et orangés. Un paysage familier à Tesfaye Abba, prêtre et gardien de Maryam Korkor, et aux fidèles alentours, l'église demeurant en activité. Un cadre où gravitent aussi nombre d'enfants proposant aux visiteurs leur aide dans la rude ascension. Sandales élimées mais pieds montagnards, mains prévoyantes aux passages difficiles appuyées de larges sourires... et l'espoir de gagner, au bout de la course, quelques birrs, la monnaie locale.

102 ans au moins...
Regard pénétrant et turban blanc spécifique à sa fonction, Tesfaye Abba dévoile le sanctuaire. Au sommet des colonnes et sur le fronton des voûtes, surgissent sous la lumière d'une torche, des peintures d'une émouvante simplicité. Une centaine de mètres plus loin, empruntant un sentier à flanc de paroi, le prêtre déverrouille une seconde église, plus modeste. Deux lieux saints parmi tant d'autres où se concentre l'univers de cet homme qui y a lié ses destinées depuis l'âge de 14 ans. Aujourd'hui sexagénaire, Tesfaye Abba consacre ses journées à la prière et à l'élevage de quelques chèvres et moutons ainsi qu'au soin de ruches. Sa subsistance est aussi assurée par des fidèles qui lui portent des victuailles. Le prêtre n'est pas seul à vivre sur son nid d'aigle. Son maître spirituel habite, affirme-t-il, une grotte aux alentours. Cet autre ermite serait âgé de plus de 102 ans. Rien d'étrange dans une Ethiopie profondément religieuse, chérissant mythes et histoires fantastiques, et vivant au rythme de ses croyances. «Le pays compte quelque 33000 églises et des millions de personnes rattachées au clergé. Il n'y a pas moins de 23 fêtes religieuses par mois et plusieurs semaines de jeûne annuelles» précise Luigi Cantamessa, guide et auteur d'un ouvrage sur l'Ethiopie paru aux éditions Olizane.

Un monde essentiellement rural
Une voûte magnifique, trouée de milliers d'étoiles... Après une nuit passée au Gheralta Lodge à Hausien, le voyage au pays de Lucy se poursuit. Entre piste et route goudronnée, au cœur de superbes paysages hérissés de pics et de montagnes, balisés de genévriers, d'eucalyptus, d'oliviers sauvages ou encore de cactus candélabres, la voiture tout terrain met le cap sur Axoum. Un parcours sans trafic ou presque, les véhicules privés étant rares et le plus souvent propriété de personnel d'ONG. Tout au long du trajet, des groupes de personnes vaquant à leurs activités. Qui de se rendre aux champs avec quelques outils rudimentaires. Qui de transporter sur le dos un estagnon d'eau, des fagots de bois, un sac de céréales... Qui de mener ses quelques moutons paître... Grappes humaines laborieuses, drapées dans des gabis, châles traditionnels, et souvent protégées de parapluies, filtrant un soleil généreux. Sans oublier des ribambelles d'enfants s'amusant du passage des visiteurs. Images d'Epinal d'une Ethiopie jeune, pauvre et essentiellement rurale - 85% de ses habitants cultivent la terre sur une population estimée à 88 millions de personnes - semblant échapper au temps. Tableaux d'un monde qui connut la tourmente des famines, des guerres civiles et de voisinage et des régimes autoritaires. De l'occupation fasciste italienne à la terreur du négus rouge Mengistu en passant par le règne d'Hailé Sélassié - signifiant «la force de la trinité» - emblématique roi des rois... Aujourd'hui, le pays est organisé en république fédérale parlementaire, gouverné par le premier ministre Mélès Zenawi.

Mystérieux obélisques
Une escale sur les vestiges du temple Yeha témoigne de la période sabéenne et de ses divinités propres. «Ce pays est un musée demeuré intact qui date de 2000 ans» observe Luigi Cantamessa. Un musée dont on découvre de nouvelles richesses à Axoum. La ville - dont l'histoire trouva son apogée du temps du royaume du même nom - doit notamment sa renommée à ses extraordinaires stèles en granit découpant l'azur. «Il s'agit des plus grandes pierres taillées au monde. Elles représentent vraisemblablement des palais à plusieurs étages conçus pour l'au-delà» explique le guide. Comment est-on parvenu à sculpter ces obélisques sur quatre faces? De quelle manière les a-t-on érigés? Mystère. Gisant sur le sol, brisé en quatre morceaux, le plus haut de ces monolithes mesure 33,5 mètres et pèse 400 tonnes, précise le spécialiste. Une autre de ses extraordinaires «flèches» défiant le ciel a été transportée en 1937 à Rome, sur l'ordre de Benito Mussolini et restituée après d'interminables négociations, en 2005, avant sa réinstallation en 2009. Pays de la reine de Saba, Axoum devint le berceau du christianisme éthiopien, avec la conversion, vers 350, de l'empereur Ezana. L'aura qui entoure ce lieu tient également à sa nécropole des rois ou encore à la présence supposée de la légendaire Arche d'alliance. Ce réceptacle des tables de la loi serait conservé à l'abri des regards dans une chapelle à côté de la cathédrale Sainte-Marie-de-Sion. Un trésor placé sous la haute surveillance d'un gardien attaché à cette tâche jusqu'à sa mort. «Un honneur pour ce dernier» commente Luigi Cantamessa, qui vit la moitié de l'année en Ethiopie et l'autre en Suisse.

De père en fils
D'étranges mélopées résonnent au loin. Des chants sacrés en guèze, un idiome antérieur à l'amharique, que l'on pourrait comparer au latin. Une langue que maîtrise Hailu Abba. Dans un atelier d'Axoum, au milieu d'images pieuses, le moine copiste écrit, sur des pages en peau de chèvre séchée, l'histoire des martyrs. D'une main habile il trace, concentré, les caractères ne relevant la tête que pour mouiller sa plume d'encre. A 41 ans, le scribe a déjà réalisé une cinquantaine de bibles et connaît son contenu par cœur. L'ouvrage auquel il s'attelle aujourd'hui - financé par une fidèle pour «grâces rendues» - comprendra 200 pages, dont moins d'une moitié pour des illustrations. Il faudra à Hailu Abba deux ans et demi de travail pour terminer cette tâche qu'il juge pénible mais dont il tire une certaine fierté. Il affirme d'ailleurs que s'il n'avait besoin d'argent pour nourrir sa famille - l'homme est marié et père de quatre enfants - il l'effectuerait gratuitement estimant avoir déjà gagné son paradis. Pressenti pour assurer la relève, un de ses fils de 16 ans pourrait bien le suivre dans cette voie...

 


Lalibela, la Jérusalem africaine

Si Axoum est, selon la tradition, dépositaire de l'Arche d'alliance, ramenée par Ménélik, le fils de la reine de Saba et du roi Salomon, Lalibela est considérée comme la Jérusalem africaine. Après un court trajet aérien, escale en «terre sainte», paradis de centaines d'espèces d'oiseaux et haut lieu de pèlerinage. Un site accueillant onze églises médiévales creusées dans la roche volcanique et reliées par des tunnels. Cet incroyable ensemble, classé au patrimoine de l'humanité, aurait été réalisé sous l'égide du roi Lalibela au 13e siècle... et avec l'aide nocturne des anges. Il se situe de part et d'autre d'une rivière appelée Jourdain. «Rien n'a été construit. On a vidé le rocher. Une méthode qui exige d'extraordinaires connaissances» explique Luigi Cantamessa devant l'église Saint-Georges, au toit cruciforme. Un monument taillé dans une fosse de 12 mètres de profondeur, d'une beauté à couper le souffle, et entouré de niches pour les ermites. Alors que le guide poursuit ses explications sur cette église - qui symboliserait l'arche de Noé avec ses fenêtres aveugles à l'étage inférieur pour éviter la submersion par les flots - des gens passent devant le site et se prosternent. A l'entrée d'un bâtiment en contrebas, une foule patiente pour recevoir une eau bénite réputée curative. En permanence, des signes d'une ferveur inscrite aussi bien dans la pierre que dans le quotidien des Ethiopiens chrétiens... «C'est un monde de foi totale, ancestrale.»
La visite se poursuit dans cette Jérusalem noire qui abrite un tombeau d'Adam, dans l'église Golgotha - accès interdit aux femmes - l'église dédiée à Marie, flanquée d'un bassin d'eau dévolu aux rites de fertilité, celle du Sauveur du monde et ses 72 piliers... Et toujours l'émerveillement au rendez-vous devant ces monuments dont la signification demeure chargée de mystère. «Le tout forme, semble-t-il, un seul projet... Un recueil de la pensée théologique de l'époque... Un sanctuaire de la sainte croix.» Un symbole omniprésent en Ethiopie. Dans les églises, tenues avec dévotion par les prêtres devant les «saints des saints», réceptacles de répliques invisibles de l'arche aux visiteurs. Lors des fêtes et processions religieuses. Dans les boutiques d'artisanat et jusque sur le front tatoué de fidèles, croisés au marché coloré de Lalibela. «Si un seul mot devait qualifier ce pays, ce serait celui de la croix. Toutes sortes de croix, des millions de croix, et dépourvues d'une vision suplicienne. Pas de crucifix, sauf à l'époque moderne. Ici, c'est la vie éternelle, l'étendard de la victoire sur la mort qui est célébré» relève encore Luigi Cantamessa et de préciser que l'Ethiopie ne saurait être une destination touristique de plus pour le voyageur. «Le visiteur doit être motivé par les découvertes culturelles et les beaux paysages.»

 

Trilogie Arabica...

Toujours par trois et sans se presser. En Ethiopie le café, ou «bouna», fait traditionnellement l'objet d'une cérémonie particulière. Torréfiées à chaque service, les graines sont ensuite pillées avant d'être infusées dans un pot d'argile et bouillies sur un réchaud au charbon de bois. Le breuvage est alors servi dans une cafetière à deux becs, l'un devant permettre à l'esprit du café de s'échapper. Tapis végétal - pour assurer le confort du génie de la forêt capturé - et encens complètent le rituel vécu par ses adeptes comme un véritable moment de détente et de partage qui peut durer pas moins de deux heures. On boira alors trois tasses consécutives: Abol, la meilleure, Tona, moins corsée et Baraka, si on a de la chance...


Pratique
Voyages & Renseignements: Géo-Découverte, spécialiste de l'Ethiopie, 022 716 30 00.
Lecture: Ethiopie. Au fabuleux pays du prêtre Jean, guides Olizane. Ouvrage écrit par Luigi Cantamessa. La vallée des larmes, Retour vers l'Abyssinie. Texte de Jean-Claude Guillebaud & Photos de Raymond Depardon.
Cuisine: l'injera, plat national formé d'une galette de teff, céréale cultivée uniquement dans ce pays. Crêpe spongieuse disposée sur un large plat et couverte de légumes et viande.
Infrastructure hôtelière. Une bonne adresse dans les montagnes du Gheralta, à Hausien, le Gheralta Lodge, cuisine savoureuse et cadre magnifique.

Textes et photos Sonya Mermoud


 

Edition n° 21/22 du 25 mai 2011

 
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