100'000 femmes pour l'égalité maintenant
La journée nationale d'action et de grève a connu un grand succès estime l'Union syndicale suisse

Une journée haute en couleur à Genève

Employées domestiques et vendeuses étaient à l'honneur. La manifestation a réuni 1500 personnes

«Nous sommes le moteur de la société, mais nous devons parfois vivre dans des conditions de semi-esclavage», s'est fièrement indignée Ernestina Ochoa, vice-présidente du réseau international des travailleuses de l'économie domestique. A 7h30, ce 14 juin, autour de la statue dressée en l'honneur des sans-papiers à la zone piétonne du Mont-Blanc, la syndicaliste péruvienne donnait le coup d'envoi de la journée genevoise de lutte pour l'égalité entre hommes et femmes. Un rassemblement avait été convoqué de bon matin par les syndicats en soutien aux femmes de ce secteur, qui figurent parmi les plus discriminées. Salaires de misère, horaires interminables, quasi-impossibilité d'obtenir un permis de travail, font partie des fardeaux les plus pesants. Une centaine de personnes, dont un fort contingent de déléguées syndicales venues du monde entier pour réclamer la signature d'une convention internationale de protection des droits de ces travailleurs à l'Organisation mondiale du travail (OIT), ont participé à cet événement particulièrement chaleureux et haut en couleur (lire aussi en page 10).

Un permis pour toutes!
Après les discours vigoureux des syndicalistes latino-américaines, ce sont des chants de lutte d'Afrique du Sud, de Corée et du Mexique qui ont pris le relais, avant une intervention remarquée de la jeune troupe de théâtre Zanko. Le déploiement d'un gigantesque tissu orné des empreintes de centaines de travailleuses asiatiques a couronné cette action. Partout sur la planète les revendications sont identiques: régularisation des travailleuses sans statut légal, lois-cadres ou conventions réglementant les conditions de travail, contrôles indépendants, etc. Si un contrat type existe depuis peu en Suisse, de même qu'à Genève, l'absence de permis de travail, qui induit la peur d'être expulsé, rend leur application particulièrement ardue, souvent illusoire...

La vente, un secteur crucial
A 11h30, la branche de la vente a été mise à l'honneur à la place de l'Europe, en face du grand centre commercial des Charmilles, où un pique-nique a été organisé par Unia et le Syndicat interprofessionnel de travailleurs (Sit). Autre domaine à main-d'œuvre essentiellement féminine, le commerce est aussi un lieu de prédilection pour les bas salaires et la précarité. «Je suis vendeuse et je n'ai pas de jours de congé fixes par semaine», a scandé une actrice de la troupe Zanko, phrase complétée par une comparse lançant: «Je suis une vendeuse et je gagne moins de 4000 francs.» Les deux jeunes femmes sont poursuivies par une marionnette effrayante arborant cravate et poches sous les yeux. Au final, elles lui tiennent tête et ne répondent plus à ses ordres...
Les syndicalistes ont ensuite dénoncé l'abandon par les employeurs de la convention genevoise du commerce de détail pour fin juin: «Nous n'avons déjà pas beaucoup de droits ni notre mot à dire. Alors sans la CCT, cela risque d'empirer», a déploré une vendeuse. Une quinzaine de personnes est alors entrée dans le centre commercial pendant un bon quart d'heure pour distribuer des tracts d'information aux clients et aux vendeuses, accompagnée en musique par une trompette, une clarinette et les percussions de la troupe de théâtre.

Manifestation éblouissante
Après un grand barbecue sur la plaine de Plainpalais entre 12h et 14h06, c'est à 17h30 que le grand rendez-vous principal de la journée avait été donné: la manifestation unitaire à l'appel des syndicats, des organisations de promotion de l'égalité et des partis de gauche. Plus de 1500 personnes ont participé au défilé. La déferlante de la couleur fuchsia a étonné plus d'un participant. La diversité des slogans a aussi frappé l'imagination: «Si tu bats ta femme, t'es pas un homme», «Insurgées toujours, résignées jamais», «D'habitude elles rangent, le 14 juin, elles dérangent», «Si ça continue à ce rythme, nos petites filles lutteront encore pour l'égalité des salaires», etc. Les principales instigatrices genevoises de la grève des femmes du 14 juin 1991 étaient elles aussi de la partie, avec leurs propres pancartes. Certaines, autodésignées sous la bannière «Vieilles dames indignes», aiment toujours pousser la provocation. Mais la relève répond aussi présent: les jeunes étaient particulièrement représentés ce jour-là, à pied, en vélo ou en poussette...
Les discours officiels ont autant porté sur l'égalité salariale que sur l'accès des femmes aux postes à responsabilité, la nécessité d'un salaire minimum légal, les violences domestiques ou au travail (harcèlement), la baisse du temps de travail pour tous, l'accès aux crèches, et, corollaire indispensable, une plus grande participation des hommes aux travaux non rémunérés à la maison. Le chemin semble encore bien long... A quand une nouvelle grève des femmes?

Christophe Koessler

 

 

 

Notre priorité? Les salaires!

A Sion, Unia a marqué la journée du 14 juin par un repas offert à la cinquantaine d'ouvrières et d'ouvriers d'une usine horlogère. Témoignages

Les bas salaires sont légion dans l'horlogerie valaisanne. Pour marquer cette journée exigeant l'égalité dans les faits, Unia s'est invité dans une usine de la place, pour échanger avec le personnel, composé pour moitié environ de femmes. Et rendre hommage à ces ouvrières qui doivent concilier travail et vie de famille.

«Ma priorité, en matière d'égalité? C'est le salaire!» Pour Marianne, comme pour la plupart de ses collègues ouvrières chez Soprod à Sion, fabrique de mouvements pour l'horlogerie, il n'y a pas d'hésitation. La réponse est claire, et nette. Toutes s'insurgent contre le fait qu'elles ne touchent même pas le minimum vital, après des années de travail. Ce 14 juin 2011, une dizaine d'ouvrières se confient, après avoir partagé, avec leurs autres collègues, le repas offert par Unia, en accord avec la direction, dans le hall de l'entreprise. «Après 26 ans de travail, je n'ai même pas 3000 francs de salaire net. On se demande parfois pourquoi on se lève tous les matins à 5h pour gagner ça», s'interroge une travailleuse. «Une fois, j'ai dit ce que je gagnais à mon frère, il était sûr que je travaillais à 50%», ajoute une autre. Mais aucune d'entre elles ne révélera publiquement le montant exact de son salaire. «C'est un secret professionnel» lance, convaincu, un travailleur assis à la table d'à côté. Bien que ce ne soit pas le cas, la règle du silence semble bien ancrée dans l'entreprise. Quant à l'égalité salariale, cet homme avouera qu'il est choqué de savoir qu'une femme seule avec un enfant touche un salaire aussi bas. Mais une femme mariée ou sans enfant? «Les femmes ne font pas le même travail que nous», justifie-t-il. Ce qui est démenti par une ouvrière: «Certaines font le même travail, mais eux, ils ont une autre paie que nous.»

Le salaire, un tabou
Le tabou autour des salaires permet aussi aux rumeurs de courir. «Je suis sûre que les nouvelles engagées gagnent plus que les anciennes», note une ouvrière. Un travailleur confirme, du bout de la langue, qu'il connaît une personne dans ce cas. Mais il n'en dira pas plus... Une certitude toutefois, après 28 ans ou 40 ans d'ancienneté, des ouvrières touchent encore moins de 3000 francs net! Et l'égalité salariale n'existe même pas entre les ouvrières elles-mêmes. Pourquoi ne revendiquent-elles pas plus de transparence et des revalorisations? «Ils nous disent que si on n'est pas contentes, on peut aller voir ailleurs. Et à 50 ans, qui va nous donner du travail?», répond une travailleuse, rappelant aussi que l'automne dernier l'entreprise a licencié 30 personnes et que des machines ont été délocalisées. Si elles restent c'est parce que, contrairement à d'autres entreprises très rigides, ici elles ont des facilités: «Si on doit passer un coup de fil, on peut le faire. On peut aussi discuter avec nos collègues, sans abuser bien sûr.» Une maman de deux enfants raconte qu'elle a eu la possibilité de prendre des congés, non payés, lorsqu'à plusieurs reprises elle a dû s'occuper de ses enfants malades.
Malgré tout, ces ouvrières veulent du changement. «La loi sur l'égalité est passée depuis longtemps, pourquoi n'est-elle pas appliquée? Toutes les autres le sont!» interroge Marie-Lou. Dans la discussion qui a suivi avec les syndicalistes d'Unia, il est évoqué la possibilité pour l'entreprise de participer, gratuitement, au Dialogue sur l'égalité afin de contrôler, de manière anonyme, si celle-ci est en vigueur au sein de la société. Une idée qui pourrait être reprise par la commission du personnel. Cette dernière souhaite également que l'entreprise adhère à la convention horlogère, souligne l'un de ses représentants. 


Sylviane Herranz

 

 


 

Edition n° 25 du 22 juin 2011

 
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