L'idée de la grève ? Un coup de colère !
Liliane Valceschini est à l'origine de la grève des femmes qui a secoué le pays il y a 20 ans. Elle se confie

«L'idée d'une grève des femmes? Elle est venue de nulle part, ou plutôt d'une colère comme j'en ai eu beaucoup... C'était après une assemblée concernant une entreprise ne respectant pas ses ouvrières. J'y étais avec mon comité de section de la FTMH. Nous avions aussi parlé de la discrimination des femmes dans l'AVS et le 2e pilier. En sortant, j'ai eu un coup de colère: cela faisait 9 ans que l'égalité était inscrite dans la Constitution, et rien n'avait changé. J'ai dit: "Vous vous rendez compte, si toutes les femmes faisaient grève, les gens verraient enfin le travail qu'elles fournissent." Je voyais déjà le tableau!» Liliane Valceschini, ouvrière de l'horlogerie aujourd'hui à la retraite, se remémore ces moments ayant conduit, quelques mois plus tard, à la grève des femmes du 14 juin 1991, rassemblant quelque 500000 femmes partout en Suisse.

«J'ai lancé cette idée comme on lance un pétard en l'air. S'il n'y avait pas eu une oreille attentive qui ait la possibilité de la pousser, elle serait peut-être restée lettre morte», poursuit cette militante syndicale. Et cette oreille attentive, elle l'a trouvée quelque temps après chez Christiane Brunner, alors représentante de l'horlogerie au comité directeur de la FTMH. «Nous avions une séance à Berne pour préparer un flyer. Nous avons fini très tard et sommes allés manger. Dans la discussion, j'ai dit à Christiane: "Et si toutes les femmes faisaient grève?" J'ai vu que son regard s'allumait! Ensuite, c'est elle qui a tout fait. Christiane a été la cheville ouvrière de la grève. Elle a d'abord dû convaincre son comité directeur composé, à part elle, uniquement d'hommes, puis l'Union syndicale suisse, car il fallait que tout le monde participe. Et enfin organiser la grève.» Pas simple, au pays de la paix du travail. «Les gens étaient très réticents, le mot grève était tabou en Suisse. Ils voulaient qu'on appelle cela autrement, mais nous, nous tenions à ce mot pour provoquer une prise de conscience, une réaction», souligne Liliane. Et elles ont tenu bon.

Premières révoltes
Si, à 73 ans, Liliane Valceschini a accepté de se confier aux médias, bravant sa grande modestie, c'est parce que le syndicat lui a beaucoup donné, souligne-t-elle. «C'est une façon de remercier de ce que j'ai reçu. J'ai rencontré des gens avec plus de culture que moi, qui m'ont tirée vers le haut. J'ai beaucoup appris, participé à de nombreux groupes de travail, à deux renouvellements de la convention horlogère. C'est dans ces négociations que l'on se rend compte de ce qu'est le travail fourni par le syndicat pour améliorer la condition ouvrière.»
Pour expliquer son coup de colère ayant conduit à la grève des femmes, Liliane Valceschini raconte ses premières révoltes. Fille d'un travailleur immigré italien et d'une Lausannoise, elle est arrivée bébé à L'Orient, petit village de la vallée de Joux, qu'elle a quitté il y a deux ans pour s'établir à Yverdon. A 16 ans, elle débute un apprentissage de régleuse, en école et entreprise. Sa formation pratique, elle la suit à la Lemania, l'usine où travaillent ses parents. «Un jour, ma maman est allée demander une augmentation au patron. Il lui a dit que comme son mari et sa fille travaillaient aussi, son salaire lui suffisait! C'était ma première révolte. Elle aurait dû travailler pour rien? J'ai pris conscience qu'on considérait le salaire des femmes comme un salaire d'appoint. Du coup, je me suis syndiquée!»

Une pionnière à la FTMH
Sa seconde révolte, c'était après son mariage, alors qu'elle travaillait à 80% à la Lemania, «son» usine, où elle œuvrera près de 30 ans. Le syndicat avait obtenu une réduction d'une heure de travail sur les 48 heures hebdomadaires. «J'ai demandé à mon patron de combien mon horaire serait réduit. Il m'a répondu que je n'aurai pas de réduction vu que j'étais déjà à temps partiel! J'ai eu un nouveau coup de colère», raconte Liliane Valceschini. «Je suis allée trouver Guy Henriod, secrétaire de la section FTMH de la Vallée. Il travaillait avec sa femme, Viviane. Un couple exceptionnel à qui je dois beaucoup. Guy Henriod était un homme qui était acquis au féminisme de façon innée. Pour lui, c'était tellement normal que la question ne se posait même pas, c'était une évidence. En tant que femme, cela vous aide à vous affirmer, à oser.»
Liliane mobilise des collègues, les syndique. Avec l'appui du syndicat, elles obtiennent gain de cause: l'égalité est rétablie pour les horaires! Peu après, lors d'une assemblée de section, Guy Henriod lui propose d'entrer au comité. «Je me suis sentie obligée... Mon mari, syndiqué lui aussi, m'a dit vas-y. Alors je me suis lancée. Après, il ne pouvait plus me reprocher de devoir garder les enfants le soir!» rigole-t-elle. Liliane Valceschini sera ensuite élue à la présidence de la section. Première femme présidente de section à la FTHM, elle assumera son mandat durant 18 ans, jusqu'à sa retraite en 1997.
Durant toutes ces années, cette femme de conviction s'est battue pour améliorer le sort des petites mains de l'horlogerie et combattre les inégalités. Des années qui ont vu naître une très forte amitié la liant aujourd'hui encore à Christiane Brunner qui deviendra, un an après la grève des femmes, la première présidente de la FTMH. 


Sylviane Herranz

 


 

Edition n° 25 du 22 juin 2011

 
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