Ouvriers genevois : protestations au menu
Quelques 140 ouvriers du bâtiment dénoncent les dégradations des conditions de travail

Face à la déliquescence des conditions de travail dans le bâtiment, quelque 140 ouvriers, toutes branches confondues, ont manifesté leur ras-le-bol en effectuant, le 30 juin dernier, une pause prolongée de protestation sur un chantier genevois. Réunis à l'appel des syndicats Unia, Sit et Syna, ils ont dénoncé différents problèmes, de la sous-traitance en cascade à l'explosion du travail temporaire, en passant par la nécessité de mettre en place une réglementation équitable sur les intempéries.

Les grills installés à l'entrée d'un chantier genevois propriété d'Implenia tournent à plein régime. Midi approche et les premiers ouvriers gagnent le sous-sol d'un bâtiment en construction où ils sont attendus pour partager le dîner. Une pause de protestation organisée par les syndicats Unia, Sit et Syna qui réunira quelque 140 travailleurs du bâtiment, toutes branches confondues. Au menu, un repas substantiel mais aussi une série de revendications. Et pour cause. La situation dans le secteur ne cesse de se dégrader avec l'explosion de la sous-traitance en cascade et du travail temporaire, le non-respect des salaires minimums conventionnels, l'absence de fiches de paie, les faux indépendants... «C'est le Far West», affirme Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d'Unia Genève et de préciser que, toutes les tentatives de résoudre les problèmes ayant échoué à l'échelle cantonale, la lutte se poursuit désormais au niveau suisse.

Trop de travail temporaire
Devant de bruyantes tablées, parlant d'une même voix, les représentants des trois syndicats brossent le tableau de la situation. Et détaillent les recettes préconisées pour combattre les maux rongeant le secteur, comme l'introduction d'une responsabilité solidaire des entreprises garantissant le droit au salaire, la mise en place d'un système qui ne pénalise pas les ouvriers lors des intempéries ou encore une limitation du travail temporaire. Les syndicalistes rappellent dans la foulée la nécessité de se mobiliser afin de faire pression sur les négociations qui se poursuivent actuellement avec la Société suisse des entrepreneurs en vue du renouvellement de la Convention nationale du secteur (CN). Différentes actions sont d'ores et déjà prévues à la rentrée...
Dans l'assemblée, entre deux bouchées, les commentaires vont bon train. Pour José, 41 ans, chef d'équipe, le problème le plus grave relève des intempéries. «Il faut des personnes qui décident si l'activité doit ou non être interrompue», observe ce Français qui se dit néanmoins satisfait de son job, faisant allusion au meilleur salaire perçu en Suisse que dans son pays. Roger Clemente, grutier, 51 ans, s'inquiète surtout pour sa part du nombre croissant de temporaires dans le secteur, «des temporaires qui manquent souvent de qualifications, compliquent l'organisation du chantier et suppriment indirectement le travail des fixes». Quant à la question de la sous-traitance, elle doit, selon lui, être réglée dans la CN ou faire l'objet d'une loi. «Mais moi, j'ai un poste aérien. J'ignore ce qui se passe exactement à ce niveau», nuance-t-il.

De pire en pire
Un sujet écarté à la table voisine, réunissant pourtant une petite dizaine de ferrailleurs directement concernés par la problématique, la sous-traitance étant largement répandue dans ce domaine. Un silence radio dicté par la présence du patron, mangeant à leurs côtés? Ou, comme l'affirme ce dernier, par le français trop rudimentaire de ses ouvriers? Le responsable de l'entreprise précisera toutefois que tout se passe correctement dans sa société, mettant un terme à toute velléité de témoignages. Le phénomène suscite en revanche la colère d'Antonio Marques, 55 ans, chef d'équipe. «C'est de pire en pire. Les sous-traitants cassent les prix. Les employés, essentiellement des personnes de l'Est, acceptent tout, à n'importe quelle condition» lance-t-il alors qu'un documentaire sur la question, réalisé par la TSR, est projeté. Un film sans spectateurs ou presque, les travailleurs, le repas terminé, étant retournés à leur poste. «Par peur de perdre leur emploi», justifie Antonio Marques avant d'enchaîner en vrac sur les abus dans le travail temporaire, les risques en matière de sécurité, les effectifs moindres pour abattre davantage de boulot, la dureté de l'activité... «Qu'il fasse -18 degrés ou +40, nous travaillons» observe le chef d'équipe qui, victime de plusieurs accidents professionnels, montre cicatrices et points douloureux sur son corps meurtri alors que, intervenant dans la discussion, Filipa Fazendeiro Chinarro, responsable du secteur de la construction à Unia Genève, précise: «40% des ouvriers du bâtiment deviennent invalides avant d'atteindre la retraite. Peu dépassent les 66 ans ou y arrivent tout cassés... Quelle valeur donne-t-on à ces hommes?» interroge la syndicaliste non sans relever que le gigantesque chantier en cours est l'œuvre de mains comme celles d'Antonio et de ses collègues... 


Sonya Mermoud


 

Edition n° 28/29 du 13 juillet 2011

 
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