Pas de cadeau pour les réfugiés
La Convention de Genève sur les réfugiés célèbre son 60ème anniversaire. L'occasion de faire le point sur son application

L'Europe et la Suisse se raidissent face à la possible venue de requérants d'asile venant de la Libye, de la Tunisie et de l'Egypte, alors qu'elles n'en accueillent qu'une infime partie. On aurait rêvé mieux pour fêter le 60e anniversaire de la Convention internationale sur les réfugiés, signée à Genève.

Un anniversaire n'est pas toujours très joyeux. Celui des 60 ans de la Convention internationale sur les réfugiés, le 28 juillet dernier, est survenu à l'heure où les Etats européens serrent la vis face aux personnes menacées dans leur pays. Et la Suisse figure dans le peloton de tête! «Aujourd'hui, l'application de la convention est de plus en plus mise à mal. En Suisse, les obstacles à l'accès au statut de réfugié se sont multipliés. Ils placent les requérants dans une situation de précarité légale et sociale de plus en plus intolérable et indigne», a déclaré la veille de cet anniversaire Marie-Claire Kunz, de la Coordination contre l'exclusion et la xénophobie, qui regroupe une quarantaine d'organisations suisses. Lors d'une conférence de presse, la militante a rappelé le cas récent d'une requérante érythréenne qui s'est jetée par la fenêtre d'un quatrième étage pour ne pas être renvoyée en Italie, où l'accueil des exilés est souvent inexistant, les laissant à la rue. «Fallait-il vraiment qu'une jeune femme en arrive à cette extrémité pour que nos autorités acceptent d'examiner son cas?»

Obsession renvoi
Les ONG critiquent le fait que la Confédération utilise massivement les accords de Dublin pour renvoyer systématiquement les requérants vers le pays européen par lequel ils ont transité en premier (plus de la moitié des cas de refus), sans égard aux conditions de vie dans ces pays. Mais pas seulement: les autorités imposent d'autres exigences pour éviter d'avoir à examiner le bien-fondé d'une demande d'asile: «Absence de papiers d'identité, provenance d'un Etat considéré comme sûr par le Conseil fédéral (alors qu'il ne l'est pas pour tous les requérants, ndlr), deuxième demande d'asile, etc.» Avec parfois à la clef des persécutions dans les pays de renvoi. Pourtant, la Suisse est loin d'être assaillie de toutes parts. 15567 personnes ont déposé un dossier en 2010 (soit une baisse de 2,7% par rapport à 2009). La même année, seulement 4537 personnes ont obtenu le statut de réfugié, et 3711 autres, une admission provisoire. Plus de la moitié a donc été sommée de partir dans les plus brefs délais...

A Lyon, c'est parfois la rue
En France, la situation n'est pas plus enviable, a commenté Jean-François Ploquin, directeur de Forum réfugiés, organisation basée à Lyon. «Sur 53000 personnes qui ont demandé l'asile en 2010, seulement environ 14000 ont pu trouver une place en foyer dans l'attente de l'examen de leur requête. Les budgets de l'Etat sont sous-dotés en permanence.» Ainsi, chaque soir, de nombreux migrants en quête d'asile dorment dehors. «Il est très éprouvant de se voir refuser partout chaque jour. Récemment, un requérant a tenté de mettre fin à ses jours devant nos bureaux...» Jean-François Ploquin souhaite que le Pacte de Stockholm qui devrait être ficelé fin 2012 harmonise vers le haut les normes en matière d'accueil des réfugiés. Mais les atermoiements actuels des Etats européens l'inquiètent: «On assiste à 27 égoïsmes nationaux qui expriment de fortes réticences en avançant des raisons budgétaires.» Parallèlement, le refus de la France d'accueillir des personnes fuyant la Libye, la Tunisie et l'Egypte le consterne: «Il s'agit d'une situation d'extrême urgence. Des milliers d'entre elles se retrouvent bloquées dans des camps aux frontières», a-t-il rappelé.

La glaciale Europe
Le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) a lancé un appel international aux pays européens pour qu'ils s'engagent à faire un pas après le printemps arabe et la guerre en Libye: «La Tunisie et l'Egypte ont assumé leurs responsabilités. De nombreuses personnes y ont trouvé refuge. Seuls 2% des migrants ayant fui la Libye ont pu rejoindre l'Europe. Le vieux continent accueille beaucoup moins de réfugiés que les autres», a souligné Susin Park, représentante du HCR pour la Suisse. Mais le Conseil fédéral fait pour l'instant la sourde oreille. Il a déclaré qu'il appliquerait scrupuleusement l'accord de Dublin. En clair, il renverra systématiquement les demandeurs d'asile vers le sud de l'Europe, généralement l'Italie, par lequel ils sont obligés de transiter. Pas vraiment de quoi réjouir les défenseurs de l'asile et fêter dignement le 60ème anniversaire de la Convention de Genève...


Christophe Koessler

 

Trouver un refuge, le parcours du combattant
Le cas de Mohamed illustre bien les réticences fortes de nombreux pays européens à appliquer la Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, tant au nord qu'au sud du continent. L'homme est originaire du Kurdistan syrien. En 2004, la révolte des Kurdes dans ce pays a entraîné une répression féroce de la part des autorités. Mohamed fuit vers l'Irak: «Là-bas, j'ai obtenu l'asile et j'ai été aidé par le HCR pendant dix mois. Mais les services secrets syriens y étaient trop actifs. Craignant pour ma sécurité je suis parti en Suède où j'ai déposé une demande d'asile dûment appuyée par mes documents du HCR en Irak. Mais après quatre ans sur place, la Suède n'a pas reconnu les dangers qui me guettaient», raconte-t-il. Renvoyé en Syrie, Mohamed est arrêté, torturé, puis détenu dans les geôles syriennes pendant 45 jours. Il est finalement libéré moyennant une forte caution. Mais le régime lui impose de se présenter aux autorités à Damas tous les quinze jours. Or Mohamed habitait à plus de 1000 kilomètres de la capitale. «Les voyages incessants et les coûts de transport et d'hébergement prohibitifs m'ont alors poussé à partir pour la Grèce.» Là, les autorités le mettent en prison pour deux mois, puis l'envoient en Turquie. L'Etat turc lui demande d'où il vient. «D'Irak», répond-il pour ne pas être expulsé à nouveau vers la Syrie. D'Irak, il repart vers la Grèce, où il est à nouveau incarcéré. Six mois de prison ferme cette fois-ci. Relâché, il s'envole vers la Suisse. Sa demande d'asile a été déposée il y a deux mois. Mohamed vit aujourd'hui dans un centre d'accueil où il partage une chambre avec deux autres requérants, et reçoit 451 francs par mois pour vivre. La Confédération lui donnera-t-elle refuge? Rien n'est moins sûr...

CK

 


 

Edition n° 32/33 du 10 août 2011

 
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