Pourquoi lier nationalité et droit de vote?
Michele Scala milite depuis plus de 30 ans pour les droits des étrangers en Suisse. Dont ceux des requérants d'asile

«J'ai toujours considéré que ma lutte ne serait achevée que lorsque le droit de vote sera attribué aux étrangers», déclare d'emblée Michele Scala, coprésident du comité d'initiative «Vivre et voter ici» dans le canton de Vaud, projet de loi qui passera dans les urnes le 4 septembre prochain. «Il est normal que les étrangers habitant depuis plus de 10 ans en Suisse et 3 ans dans le canton aient leur mot à dire sur les décisions qui les concernent», continue le Suisse naturalisé, d'origine italienne. Ce professeur de collège a conservé la silhouette de footballeur qu'il était à l'âge de 24 ans, lorsqu'il a quitté son bourg de Marigliano dans la région de Naples pour la Suisse. Mi-vaudois, mi-transalpin, son accent est aussi cosmopolite que son esprit.

Migration accidentelle
C'est en 1974 que Michele Scala rejoint le canton de Vaud afin d'accompagner son père malade à la clinique de Genolier pour une opération à cœur ouvert. «Tout mon village s'était cotisé pour payer les quelque 30000 francs nécessaires. C'était une petite fortune à l'époque.» Le destin se chargera de faire rester le fils en pays helvète: «Durant l'hospitalisation de mon père, j'ai eu une appendicite fulgurante. Comme je ne pouvais pas m'acquitter des frais de la clinique, j'ai proposé de faire la plonge dans le restaurant de l'établissement pour régler la facture.» Le jeune Italien décide alors de s'installer, ce qui lui permet d'améliorer son niveau de français, qu'il a étudié à l'Université à Naples, où il a obtenu une licence en langues étrangères. Mais sa première demande de permis de travail se heurte à un mur. Car elle précède de quelques mois le vote populaire sur la seconde initiative Schwarzenbach qui vise à limiter le nombre d'étrangers en Suisse. «Ma colère face à la réponse négative des autorités était telle qu'elle m'a décidé à rester dans la clandestinité même si ce refus devait être définitif», raconte l'enseignant. «J'avais participé très jeune aux luttes pour la démocratie et les droits humains en Italie avec mes camarades étudiants; je n'allais pas me laisser décourager.» Ce n'est qu'après le refus par le peuple, à 70%, de l'initiative xénophobe que Michele Scala reçoit une autorisation de séjour.

Saisonniers parias
«Dès mon arrivée en Suisse, je me suis rendu compte qu'une partie de la population n'avait pratiquement aucun droit. A l'instar des saisonniers, hébergés dans des baraquements sommaires. Ils n'avaient pas accès aux appartements et ne pouvaient faire venir légalement leur famille. Les étrangers ne disposaient pas tous de la liberté de circuler, cela me scandalisait! Sans compter les campagnes haineuses de l'extrême droite, dirigées principalement contre les Italiens», se rappelle-t-il. Autant d'injustices qui ont motivé Michele Scala à s'engager au sein des «Colonies libres italiennes», des associations qui défendent les migrants transalpins. Celles-ci sont nées en 1943 pour promouvoir les valeurs démocratiques après la chute de Mussolini, puis ont étendu leurs activités à la promotion des droits de leurs compatriotes.

Aide aux requérants
Michele Scala essaie alors de faire reconnaître son diplôme universitaire en Suisse. Il ne le sera que très partiellement. Il lui faudra encore deux ans d'études pour décrocher la licence de l'Université de Lausanne, avant de devenir enseignant en géographie, histoire et italien à l'école secondaire. D'abord à Cossonay en 1983, puis à Vallorbe, où il exerce aujourd'hui. Prenant conscience des conditions de vie difficiles des requérants d'asile du centre d'enregistrement de Vallorbe, Michele Scala participe à la fondation de l'association Aravoh, qui a mis sur pied un local d'accueil pour les soutenir. Il rédige aussi un mémoire sur ce thème dans le cadre d'une formation en droit humanitaire de l'Université de Genève, dans lequel il se montre très critique envers le centre d'enregistrement. Ce qui lui vaudra de nombreuses inimitiés. A Vallorbe, l'enseignant débute aussi en politique en tant que conseiller communal. Il devient même vice-président du PS vaudois entre 1999 et 2003, puis s'installe à Renens où il est également élu.

Voter sans être Suisse
En 1987, il a fait le choix de la naturalisation: «Contrairement à ce que pensent certains, ce n'est pas une décision facile. Cela signifie souvent renoncer d'une certaine manière à son identité, en particulier pour ceux dont l'Etat refuse la double nationalité. Parfois, j'avais l'impression de trahir ma nation d'origine. Mes proches m'ont même exclu du cercle familial; j'en ai beaucoup souffert...» D'où l'idée que les droits politiques de vote et d'éligibilité doivent être séparés de la nationalité: «Les étrangers établis depuis longtemps doivent pouvoir s'exprimer sur les décisions publiques et être élus sans pour autant être obligés de devenir Suisse.»


Christophe Koessler

Michele Scala a écrit un livre intitulé «La migration expliquée à mes élèves», élaboré avec la collaboration de ses étudiants, à paraître en août aux Editions d'en bas. (Déjà publié en italien en 2010 chez Albatros.)


 

Edition n° 32/33 du 10 août 2011

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page