Entre histoire et sciences, la fine fleur du verbe
Auteur d'un premier roman, Cygnis, couronné de prix, Vincent Gessler finalise une nouvelle histoire... jubilatoire

Pas question d'enfermer Vincent Gessler dans un genre. Si le jeune homme de 35 ans signe un premier roman de science-fiction, il n'entend pas se limiter à ce registre. Pas plus qu'il ne souhaite renoncer à ses projets de bandes dessinées, de scénarios de films ou de jeux vidéo. Autant de supports potentiels à une imagination débridée avec, pour dénominateur commun, l'envie de raconter des histoires. Une passion qui permet à Vincent Gessler de transmettre des émotions et un certain regard sur le monde. Comme avec Cygnis, son premier roman paru aux éditions L'Atalante, et couronné en 2010 du prix Julia Verlanger et du prix européen Utopiales-Région Pays de la Loire. Dans ce récit post-apocalyptique, l'auteur - qui travaille à mi-temps dans la formation continue à l'Université de Genève - met en scène un microcosme bâti sur des ruines technologiques. Des humains revenus à l'état de tribus, des robots agissant selon leur ancienne programmation, un loup de chair et de métal... évoluent dans un monde étrange, dangereux, forgé dans le creuset des guerres et des passions. Roman d'ambiance et «métaphore du futur» où sont convoqués toutes sortes de mythes, offrant aux intéressés différentes clefs de lecture. Et un enchantement littéraire, l'écrivain maniant le verbe avec une élégance poétique acérée.

Littérature de la cohérence
«Ce style se prêtait à ce type de narration. J'ai opté pour une écriture visuelle, traduisant un rêve sensoriel. Il s'agit d'un exercice exigeant, très contemplatif», commente Vincent Gessler non sans relever les impératifs dictés par le genre. «Dans la science-fiction, la cohérence est très importante. Les histoires entrant dans cette catégorie sont d'autant plus intéressantes si des arguments scientifiques les soutiennent. Il s'agit de rendre des éléments d'étrangeté crédibles.» Abordant le roman d'anticipation comme un «laboratoire d'études du présent lui permettant de se situer dans le monde», l'auteur affirme puiser son inspiration «dans la vie et l'humanité».Vaste champ fertilisé par un goût aiguisé pour la littérature, le cinéma, la culture japonaise... Et de citer en vrac Pline, Sénèque, Epicure, des œuvres médiévales, classiques, contemporaines, les films de Miyazaki, des bandes dessinées... «Je suis influencé par tout ce qui provoque un vertige, que ce soit en regardant les étoiles ou une personne dans la rue.»

Un rapport direct au monde
La retranscription de son imaginaire et de ressentis passe ensuite par un isolement sonore. Casque sur les oreilles, Vincent Gessler travaille en musique et plus volontiers à la nuit tombante. Même si ces règles se laissent volontiers bousculer. Et que l'écrivain, s'il ne connaît pas l'angoisse de la page blanche, affirme devoir en revanche parfois se battre contre une certaine paresse. Du moins selon ses critères. Une autodiscipline éprouvée aussi par la concurrence d'une foule d'autres passions. L'histoire, les sciences, la prospection au détecteur de métal, le maniement du sabre japonais, les jeux vidéo... Vincent Gessler additionne les centres d'intérêt. Sa nature curieuse et optimiste soutient cet appétit de découvertes et son amour de la vie, même s'il déplore connaître des périodes ponctuelles de «trous noirs» qui viennent «brûler sa motivation». Méchantes ombres à une jovialité et une capacité d'émerveillement néanmoins constamment renouvelée. Son carburant? «Le désir peut-être de nouer un rapport le plus direct possible aux personnes, aux choses, une certaine relation au monde qui donne envie de l'expérimenter», répond-il après avoir pris le temps de la réflexion. Quant à son regard sur la société, il le résume en se référant au fameux rire du philosophe grec Démocrite...

Projet jubilatoire
Aujourd'hui, l'auteur termine un nouveau récit au titre provisoire de Mimosa où il sera question d'une ville imaginaire en Amérique du Sud, avec des clones, des sosies, des gangs, etc. «Un délire à la Tarantino, jubilatoire, qui parle de l'identité et de la mémoire...» Des thèmes chers au romancier comme ceux de la transformation de l'individu et de la mort. Une finalité pour laquelle il confie sa peur. Mais une finalité qui aura aussi cimenté sa volonté d'écrire.
Deux événements l'ont en effet conduit à opter pour ce mode d'expression. Tout jeune, cherchant à se libérer de la pression d'un trop-plein d'idées, de sentiments, il s'essaie à la rédaction de textes, soutenu dans sa démarche par un environnement peuplé de livres. A 25 ans, la perte d'un ami très proche avec qui il partage un «imaginaire commun», l'engage davantage encore dans cette voie. «J'ai alors ressenti l'urgence et décidé d'apprendre à écrire sérieusement, commençant par rédiger des nouvelles, des scénarios de BD», explique Vincent Gessler qui ne croit pas à une vie après la mort. D'ailleurs, s'il devait mener un seul combat, ce serait celui en faveur de la science et de l'athéisme et contre «toutes sortes de croyances, à l'origine de tant de dérives». «Je n'ai pas vraiment l'esprit militant mais c'est une lutte qui en vaudrait la peine», affirme l'auteur qui, interrogé sur un rêve qu'il nourrit, répond néanmoins sans hésiter: «l'immortalité»... 


Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 34 du 24 août 2011

 
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