Ils refusent d'être payés en euros
Après un débrayage, avec Unia, les travailleurs de l'entreprise Sycrilor obtiennent l'ouverture de négociations

Les travailleurs de l'entreprise Sycrilor au Noirmont (JU) refusent de voir leurs salaires alignés sur l'euro et de perdre ainsi jusqu'à 30% de leur paye. Ils l'ont manifesté par un débrayage à l'issue duquel le directeur a fini par s'asseoir autour du tapis vert avec Unia. Le syndicat a obtenu un délai de 30 jours pour trouver des solutions aux difficultés de l'entreprise. Mais pas question d'accepter ce dumping salarial illicite.

Il reste encore un peu plus de 20 jours au syndicat Unia et aux quelque 80 travailleurs de Sycrilor pour élaborer des propositions qui devraient permettre à cette entreprise spécialisée dans l'horlogerie et les articles de luxe de faire face à ses difficultés économiques sans recourir au dumping et à la discrimination salariale. Sous couvert de la surévaluation du franc suisse plombant l'exportation, son directeur avait en effet décidé abruptement, en plein mois de juillet, de payer la plus grande partie de son personnel en euro, avec un taux de change bloqué. Cela sans consultation, ni des ses employés, ni du syndicat, ni des autorités cantonales. «Il s'agit d'une perte qui peut aller jusqu'à 30%, ce qui est d'autant plus énorme que les salaires dans cette entreprise non conventionnée sont déjà en dessous de la moyenne usuelle», tonne Pierluigi Fedele, secrétaire régional d'Unia Transjurane. Exemple, un salaire de 3200 francs suisses se voit converti en 2000 euros.

«Dégueulasse»
Cette décision de s'attaquer aux salaires n'a pas été communiquée à toutes et à tous de la même manière. La direction a fait parvenir des lettres différenciées aux frontaliers concernés par cette mesure (plus de 80% du personnel). Avec des menaces de licenciement à peine voilées. «A moi, ils m'ont écrit que si je n'étais pas d'accord de signer un nouveau contrat avec ce salaire en euros, il fallait que je démissionne», dénonce une ouvrière révoltée. «C'est dégueulasse. Quand les affaires marchent bien, on ne nous donne rien. Cela fait sept ans qu'on n'a pas été augmenté. Et quand ça va moins bien, ils veulent nous obliger de payer la casse. On nous traite comme des moins que rien.»
La consternation n'est pas l'apanage des seuls frontaliers. «C'est un scandale, déplore un ouvrier suisse. De toute façon, ça finira très vite par nous retomber dessus. C'est une manière de tirer tous les salaires à la baisse, y compris les nôtres. Et c'est une menace pour les emplois indigènes. Mettez-vous à la place d'un patron: entre un Suisse payé normalement et un frontalier qui coûte 30% moins cher, il aura vite fait de choisir.» Pierluigi Fedele en appelle à la responsabilité politique pour éviter que de tels abus ne fassent école: «Il s'agit d'un cas flagrant de dumping salarial particulièrement grave. Mais pas seulement. C'est aussi une manière scandaleuse de faire payer la facture de la crise à celles et ceux qui en sont les victimes. En 2008 et 2009, les travailleurs ont payé chèrement le prix de la crise par les licenciements massifs et du chômage partiel. Après avoir tenu de beaux discours sur la moralisation de la finance, les responsables de cette crise ont continué à spéculer et engranger des bonus. Et deux après, on se permet d'exiger des ouvriers qu'ils paient les pertes engendrées par la spéculation sur le franc suisse. On comprend leur indignation, leur colère.»

Débrayage fructueux
Colère? Le mot n'est pas trop fort. Mardi 23 août, cinq heures le matin, une demi-douzaine de syndicalistes d'Unia Transjurane se trouvent aux portes de l'entreprise devant laquelle ils ont allumé des torches finlandaises. Ils en appellent à la mobilisation du personnel. Un appel reçu cinq sur cinq car la grande majorité des salariés est manifestement excédée pour ne pas dire révoltée. Au point de se lancer dans un débrayage de protestation d'une durée d'une heure. «Trop c'est trop. On vit déjà avec une grosse pression, on travaille dans un climat de crainte en subissant parfois même des grossièretés de l'encadrement. Et maintenant, on nous coupe les vivres», lâche une jeune ouvrière.
Le débrayage est suivi d'une conférence de presse donnée par le syndicat, devant l'entreprise. Le directeur, le Français Marc Epstein, s'y «invite». Il se dit choqué et reproche sèchement à Unia d'avoir bloqué brutalement le site et ne l'avoir averti de rien. Le syndicaliste Achille Renaud lui rétorque que ce qu'il fait subir au personnel est bien plus brutal que cela.
Face à la détermination des travailleurs et du syndicat, le directeur finit par accepter de discuter avec Unia. Après deux heures de pourparlers, il accepte d'ouvrir une période de 30 jours de négociations pour rechercher des solutions permettant à l'entreprise de résoudre ses problèmes sans recourir au dumping. Un groupe de travail est formé à cet effet, avec des représentants du personnel et Achille Renaud, pour Unia. Mais le syndicat précise qu'en aucun cas, il n'acceptera de souscrire à une solution comportant le paiement des salaires en euros.


Pierre Noverraz



Salaires en euros? Illégal!
Unia Transjurane demande au gouvernement jurassien de prendre position sur cette affaire afin d'empêcher qu'une brèche soit ouverte sur le front de la sous-enchère salariale. En effet, payer les salaires des frontaliers en euros constitue une violation de la loi. Certes, la législation suisse ne contient pas expressément l'interdiction pour l'employeur et le travailleur de convenir, d'un commun accord, le paiement du salaire en euros. En revanche cela contrevient à l'accord bilatéral sur la libre circulation signé entre la Suisse et l'Europe en 2002. Cet accord qui a force de loi «interdit la discrimination entre les salariés communautaires et les salariés suisses à raison de la nationalité», précise l'avocat Gabriel Aubert, professeur à l'Université de Genève, dans Le Temps du 5 octobre 2010. «Ce principe est précisé à l'article 9 de l'annexe I à ce traité, dont le texte prévoit expressément qu'un travailleur salarié ressortissant d'une partie contractante ne peut, sur le territoire de l'autre partie contractante, être, en raison de sa nationalité, traité différemment des travailleurs nationaux salariés en ce qui concerne, notamment, la rémunération.» Et le Tribunal fédéral juge de la même manière la discrimination fondée sur le lieu de résidence. 

PN


 

Edition n° 35 du 31 août 2011

 
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