Hip-hop contre violence sexuelle
Un spectacle mêlant hip-hop, danse contemporaine et acrobaties, sillonne les écoles pour sensibiliser les jeunes au harcèlement

Les violences sexuelles restent largement ignorées dans notre société. Plus souvent le fait de proches, de collègues ou de supérieurs hiérarchiques que d'inconnus, elles entraînent dépressions, maladies, voire même suicides. Une troupe de danse, JDS'Events propose en Suisse romande un spectacle, «Tabou», qui sensibilise et fait réfléchir à la problématique.

Questionner les images sexistes diffusées sur nos écrans, bousculer les idées reçues sur les violences sexuelles, sensibiliser la population par le biais de la danse. Autant de fonctions que remplit à merveille le spectacle «Tabou», donné par une dizaine de jeunes danseurs romands. Mêlant adroitement le mime, le hip-hop, la danse contemporaine et l'acrobatie, la pièce tour à tour interroge, indigne ou surprend. Créée en 2007 par le chorégraphe José Dos Santos et la troupe de jeunes pour le festival de hip-hop «Au-delà des préjugés», elle a ensuite été jouée principalement dans les écoles du secondaire à Genève et à Vevey depuis 4 ans. On a pu la voir aussi à l'occasion de journées pour l'égalité à Berne et plus récemment à Genève, le 14 juin dernier.

Abus de pouvoir
Affiné au cours du temps, notamment au travers d'une collaboration de la troupe JDS'Events avec l'association Viol-secours, le spectacle sert de tremplin à des ateliers de discussion avec les classes qui se tiennent juste après avec les danseurs et des travailleurs sociaux.
La première scène s'ouvre sur un cours privé entre un professeur et sa jeune élève, sur fond de musique électronique. Ce dernier se rapproche, puis l'entoure de son bras. Harcèlement sexuel subtil. Une autre saynète met aux prises une secrétaire avec son supérieur hiérarchique. Celui-ci n'écoute pas, trop occupé à l'examen de son décolleté... «Nous montrons que ce sont des hommes bien placés qui souvent profitent de leur pouvoir pour abuser de femmes», explique Aileen Blumenthal, l'une des danseuses-actrices, 19 ans, étudiante à Lausanne.

L'impact des images sur la vie
Plus loin, c'est la question des relations sociales et affectives qui est posée face aux modèles dominants diffusés par la mode, la publicité, la télévision. Un jeune homme flirte avec une fille. Soudain, une femme habillée de manière provocante passe. L'homme s'en va et la suit. La première fille finit par imiter l'aguicheuse en se déshabillant, avant de rejoindre d'autres «vamps» pour un clip de hip-hop stéréotypé à l'extrême: des hommes, fièrement campés sur leurs pieds, sont l'attraction d'une ribambelle de nymphettes à moitié nues ou presque, leur tournant autour et les flattant pour gagner leur intérêt... «Lorsqu'on joue cette scène, les ados du public la prennent parfois au premier degré et crient comme si c'était un spectacle de cabaret. Ce n'est souvent qu'après que vient la réflexion...», raconte Aileen Blumenthal.

Viol tabou
Plus tard, c'est le choc. Quatre garçons retiennent une fille contre sa volonté. Trois s'en vont et laissent leur copain avec ses funestes projets... Le crime est suggéré. L'obscurité tombe sur la scène. Silence de plomb dans la salle. «La plupart des viols sont commis par des gens proches ou connus de la personne», commente Anne Jaquiery cocréatrice de la pièce et danseuse professionnelle, 32 ans, qui joue le rôle de la victime.
Le projecteur s'allume à nouveau. La femme meurtrie n'ose se confier à son entourage. Il semble d'ailleurs trop affairé pour écouter. «Les autres ont tellement peur de ce genre de situation qu'ils ne veulent pas entendre, surtout si des personnes qu'ils connaissent en sont les auteurs. "Lui? Il ne ferait jamais ça", entend-on dans ce genre de cas», explique Aileen Blumenthal. On se tait de peur de ne pas être pris au sérieux.
Mais, peu à peu, le personnage remonte la pente avec l'aide de personnes solidaires. «On peut se reconstruire, mais pas toute seule.»

Libérer la parole
Après la pièce, le jeune public à l'occasion de réagir, en petits groupes de filles et de garçons, séparés. «C'est assez incroyable et magnifique ce qu'on entend. Les jeunes peuvent s'exprimer et soulever des questions qu'ils n'oseraient pas poser ailleurs», s'enthousiasme la danseuse de 19 ans. Les jeunes font parfois les malins, «mais je suis sûre que cela a un impact plus tard quand ils sont seuls et y repensent», complète Anne Jaquiery. D'autres sont gênés et n'osent pas s'exprimer face aux éducateurs.
Le sujet est délicat. Et nombre d'adultes se montrent parfois plus frileux que les jeunes: après avoir joué leur œuvre devant un parterre de fonctionnaires du canton de Vaud, amenés à donner leur opinion sur une possible tournée dans les écoles de la région, la réponse a été négative. L'instruction vaudoise n'en veut pas. «Certains ont dit que c'était choquant. J'ai entendu: "Vous vous rendez compte, on ne peut pas montrer cela à des enfants", raconte la danseuse professionnelle. Je me demande si ces adultes savent vraiment à quelles images les jeunes sont exposés dans les médias et sur les écrans.» Le spectacle de cette troupe ne montre pourtant rien d'indécent et touche les jeunes grâce à une représentation sans détour de la réalité. «Tabou», le titre, est décidément bien choisi.

Christophe Koessler

 


 

Edition n° 36 du 7 septembre 2011

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page