Contrer la cherté du franc : les syndicats pour des solutions fortes
L'Union syndicale vise un taux plancher de 1,40 franc pour 1 euro. Et préconise une lutte sans merci contre la sous-enchère

Pour juguler la surévaluation du franc suisse, la Banque nationale suisse a fixé la semaine dernière un taux de change plancher de 1,20 franc pour 1 euro. L'Union syndicale suisse (USS) salue cette décision mais souligne qu'elle n'est pas suffisante. Pour préserver les emplois et les salaires, il est nécessaire de viser 1,40 franc pour 1 euro. L'USS demande également l'intensification de la lutte contre la sous-enchère salariale.

Essentiellement imputable à la spéculation, la surévaluation du franc suisse pénalise lourdement l'économie de ce pays, notamment les secteurs voués à l'exportation et le domaine de l'hôtellerie, sans compter les impacts sur les caisses de pension dont les experts estiment qu'elles ont déjà perdu quelque 50 milliards de francs sur leurs placements en monnaie étrangère. Cette situation menace la pérennité de dizaines de milliers d'emplois. Depuis ce printemps, l'Union syndicale suisse (USS), avec Unia, ne cesse de réclamer de la part du Conseil fédéral et de la Banque nationale suisse (BNS) des mesures fortes pour combattre la hausse massive du franc. Le coprésident d'Unia, Andreas Rieger, souligne que les travailleuses et les travailleurs en sont les premières victimes, faisant «les frais de la cupidité des spéculateurs». Pendant trop longtemps, les mises en garde du mouvement syndical ont été ignorées: «La majorité des économistes, des commentateurs et des politiciens s'en étaient remis au sacro-saint marché. D'où une débâcle monétaire d'une ampleur historique et des discussions hystériques sur le paiement des salaires en euros, sur des baisses de rentes et un allongement de la durée du travail», relève Andreas Rieger.

Un pas dans la bonne direction
La Banque nationale suisse a fini par réagir. Le 6 septembre dernier en effet, elle a décidé de fixer un cours plancher de 1,20 franc pour 1 euro. Pour mémoire, le franc suisse avait chuté en quelque mois de 1,60 franc à moins de 1,10 franc frisant même la barre de la parité avant de remonter légèrement la pente. L'Union syndicale suisse a salué le bien-fondé de cette décision, la considérant comme étant un pas dans la bonne direction. Cependant, l'USS a souligné que des mesures plus ambitieuses sont absolument nécessaires. «Avec un cours inférieur à 1,40 franc pour 1 euro, les salaires et les emplois restent en danger» rappelle l'économiste en chef de l'USS, Daniel Lampart.
L'USS maintient donc son exigence d'un taux plancher fixé à 1,40 franc qu'elle avait formulée lors d'une conférence de presse tenue à Berne la veille de la décision de la BNS. Cette revendication n'a rien d'irréaliste. Elle se fonde pour l'essentiel sur une expertise scientifique menée, sur mandat de la faîtière syndicale, par Michael Bernegger, spécialiste de la branche financière, ancien analyste à la BNS et auteur de recherches sur la politique monétaire. A noter que le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, que l'on ne saurait soupçonner de militantisme syndical, estime lui-même que la parité du pouvoir d'achat entre l'euro et le franc suisse se situe autour de 1,35 franc pour 1 euro. Daniel Lampart, lui, souligne que la BNS a effectivement le pouvoir d'imposer un taux de change plancher plus ambitieux. «Elle est la maîtresse absolue du franc suisse. Aucun spéculateur, sur les taux de change, ne lui arrive à la cheville. Théoriquement, elle peut inonder le marché d'un volume illimité de francs suisses et elle est la seule à pouvoir le faire.»

Non au dumping
L'USS constate également que la solution consistant à faire payer les conséquences du franc fort aux salariés, par le biais de baisses de salaire et de prolongements de la durée de travail, est non seulement illicite et injuste mais également dangereuse pour l'économie car de telles mesures «affectent le pouvoir d'achat et détruisent des emplois» souligne Andreas Rieger. Le président de l'USS, Paul Rechsteiner, déplore que «des bas salaires se multiplient sur le marché du travail, avec des prolongations de la durée du travail qui ne sont rien d'autre que des baisses indirectes ou alors avec des salaires payés en euros». Ainsi, les syndicats entendent se battre fermement contre le dumping salarial qui se déploie sous couvert de pertes de change monétaire réelles ou alléguées. L'USS «refuse énergiquement que les conséquences de la spéculation sur notre monnaie se traduisent pour les salariés en une dégradation de leurs conditions». La centrale syndicale exige un renforcement des contrôles du marché du travail dans le cadre des mesures d'accompagnement à la libre circulation ainsi que l'introduction de salaires minimaux là où la sous-enchère menace de sévir. «Il n'est pas question que les travailleurs se fassent voler ce qu'ils ont mérité.»

Pierre Noverraz

 

 

Surévaluation du franc: la faute à qui et à quoi?

Qui n'a jamais entendu l'affirmation selon laquelle la surévaluation du franc serait due à la bonne tenue de l'économie et des finances publiques suisses comparée à celle de la zone euro? L'économiste en chef de l'USS, Daniel Lampart, réfute ce cliché en prenant pour exemple le cas de la Norvège. Ce pays «offre un bilan encore meilleur que la Suisse en matière de finances publiques et de stabilité, sans que la couronne norvégienne soit pour autant la cible des spéculations. Le cours actuel entre la couronne et l'euro est grosso modo équivalent à la moyenne à long terme. Dès lors, la surévaluation du franc ne tire pas son origine dans les problèmes de la zone euro mais dans la spéculation.»
L'économiste rappelle que la BNS, depuis 1978, est toujours intervenue à chaque fois que le franc suisse atteignait des sommets dangereux. Elle fixait des limites à ne pas dépasser. «Or, elle a abandonné cette politique monétaire à la fin 2009. En renonçant à défendre un taux de change plancher, elle a contribué à la surévaluation dont nous souffrons aujourd'hui.» La BNS a donc fini par reprendre l'initiative. Mais un peu tard.

PN

 


 

Edition n° 37/38 du 14 septembre 2011

 
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