12000 maçons à Berne pour une meilleure convention
Ils veulent davantage de protection contre les accidents, les maladies, les licenciements et le dumping salarial

A Berne samedi, 12000 travailleurs de la construction ont exigé l'amélioration de leur Convention nationale en matière de sécurité, de santé, de salaire et de protection contre les licenciements. Ils ont déploré le fait que la Société suisse des entrepreneurs s'attaque aux acquis alors que la branche est en pleine santé. Ils ont voté l'adoption de mesures de lutte si le patronat persistait dans cette attitude.

C'est la plus grande manifestation des travailleurs de la construction depuis une dizaine d'années. Les 12000 manifestants rassemblées samedi dernier à Berne étaient animés d'un esprit tout aussi combatif et déterminé qu'à l'époque où ils avaient conquis la retraite anticipée. Sur la Place fédérale, ils ont rappelé leur volonté d'améliorer leur Convention nationale et de la protéger contre les tentatives de démantèlement de la Société suisse des entrepreneurs (SSE). Avant cela, ils ont défilé dans les rues de la capitale. «On n'est pas les citrons des patrons», «Halte à la sous-traitance et à la précarité», «Davantage de protection»: les slogans ont fusé dans les mégaphones et sur les nombreuses banderoles qui constellaient un cortège marqué par la présence de trois poids-lourds conduits par des camionneurs de la construction pour protester contre la menace patronale d'éjecter leur groupe professionnel de la convention collective.

Carton jaune
La volonté de se battre, les travailleurs rassemblés devant le Palais fédéral l'ont manifestée par un vote dans lequel ils se sont engagés à prendre les mesures de lutte nécessaires au cas où le camp patronal persistait dans son attitude négative. Et pour cause, la SSE s'entête depuis le début des négociations à rejeter la quasi-totalité des revendications des travailleurs et tente également de démanteler la convention. Exemples? Elle remet en question la protection contre les licenciements en cas d'accident et de maladie; elle voudrait abolir les salaires minimums pour les travailleurs de moins de 20 ans et ceux dont les employeurs jugeraient qu'ils n'auraient plus une «pleine capacité de rendement»; elle exige également davantage de flexibilité dans les horaires de travail. Pire encore, elle va jusqu'à brandir la menace d'une reconsidération de la retraite à 60 ans.
Cette attitude est d'autant plus injustifiable que le secteur de la construction se porte très bien et que ses perspectives sont bonnes. L'année dernière, son chiffre d'affaires a progressé de 3,1% alors que l'emploi diminuait de 3,5%. Et la progression se poursuit cette année. Confrontés à des délais toujours plus serrés, à des horaires de plus en plus étendus, à des exigences sans cesse croissantes, les travailleurs sont constamment sous pression, au péril de leur santé et de leur sécurité. Face à cette situation, ils «veulent des conditions de travail décentes et un accord salarial correct» a lancé, à la tribune, Hansueli Scheidegger, responsable du secteur de la construction à Unia.

Revendications légitimes
Pour mémoire, la priorité des revendications syndicales porte sur la protection des travailleurs, conformément au souhait exprimé dans un sondage réalisé auprès de 16000 travailleurs de la branche. Dans ce contexte, Unia demande que le travailleur malade ou accidenté perçoive désormais l'entier de son salaire dès le premier jour, alors qu'aujourd'hui, il n'en touche que 80%, avec en sus une journée entière de carence. Secundo, les travailleurs veulent un système plus juste pour régir les interruptions de travail dues aux intempéries. Il faut qu'ils soient associés aux décisions et mieux indemnisés. Le syndicat demande également une protection efficace contre le licenciement des travailleurs âgés ainsi que l'introduction d'une responsabilité solidaire face aux cascades de sous-traitance, afin que les abus, les fraudes et le dumping ne puissent plus rester impunis sous couverture de dilution des responsabilités. Côté salaires enfin, les travailleurs revendiquent une augmentation de 100 francs par mois pour tous. «Pour que celles et ceux qui construisent vraiment ne soient plus les parents pauvres d'un secteur où se réalisent de fortunes considérables», a souligné, devant les manifestants, Jacques Robert, secrétaire national d'Unia.
A l'évidence, les travailleurs ne réclament pas la lune. Leurs revendications sont amplement justifiées alors que les exigences patronales ne le sont pas. La Société suisse des entrepreneurs aura-t-elle entendu l'avertissement lancé à Berne? Réponse dans les trois prochains rounds de négociations jusqu'à mi-octobre.

Pierre Noverraz

 

Paroles de manifestants

«On demande ce qu'on mérite»

L'Evénement Syndical a recueilli quelques réactions dans les rangs des manifestants. On notera que les travailleurs interrogés constatent sans exception que le secteur de la construction se porte bien. «Il y a toujours davantage de travail sur les chantiers. Ça n'arrête pas, au contraire, même pour l'année prochaine, les choses se présentent bien», confirme Julio Cardoso, maçon à Malleray (Jura bernois). Cela entraine une pression croissante sur les rythmes de travail et sur les horaires. «Un peu partout sur les chantiers en Suisse, il y a toujours moins de monde pour faire toujours plus de travail», ajoute son collègue du même village, Albano Da Silva. «Les heures variables sont déjà au maximum. Aller au-delà, c'est demander l'impossible».
Un constat que partage Daniel Previtali, maçon à La Chaux-de-Fonds: «La flexibilité du travail? Elle est déjà trop souple. Les employeurs peuvent faire pratiquement ce qu'ils veulent et ils voudraient encore qu'on en fasse plus. Et dans n'importe quelles conditions: sous la pluie, la neige, la canicule. Il est temps de mieux réglementer les indemnités en cas d'intempéries. Il faut que nous puissions avoir notre mot à dire à ce sujet.» Et les salaires? «On demande 100 francs: c'est pas excessif du tout, c'est au contraire le minimum de ce qu'on mérite, surtout lorsqu'on voit que les chantiers tournent à plein régime».
L'exigence d'un paiement à 100% du salaire en cas de maladie et d'accident est présentée par les manifestants comme une revendication prioritaire. «Quand tu sais que tu vas perdre 20% de ton salaire, plus un jour de carence, tu hésites à aller chez le médecin», souligne José Lopez, chef d'équipe, de Montenol (JU). «Tu laisses traîner les choses. Tu essaies de supporter une blessure ou une maladie en serrant les dents. Tu reportes à plus tard et ça peut finir par devenir grave».
La précarisation du travail est également une préoccupation majeure. «Les employeurs recourent de plus en plus au travail temporaire, sans que personne n'ait véritablement le temps de les former», déplore le maçon genevois Antonio Da Costa Pereira. «Je connais un chantier où sur 24 travailleurs, il n'y a qu'un seul professionnel! C'est la porte ouverte aux accidents et à la sous-enchère. L'autre manière de dégrader nos conditions de travail, c'est le recours excessif à la sous-traitance. Quand il y a des abus, du travail au noir, du dumping ou des problèmes de sécurité, on ne sait plus qui est responsable. Chacun rejette la faute sur l'autre. Voilà pourquoi il faut exiger la coresponsabilité».
Les tentatives de la Société suisse des entrepreneurs (SSE) de bannir de la convention collective certains groupes professionnels, comme les chauffeurs de chantier ou les conducteurs d'excavatrices, soulève une large réprobation. Venu à la manifestation avec son camion, le chauffeur René Bogg, de Gurtental près de Berne, le confirme. «C'est dangereux et pour nous cela signifierait la perte de tous les avantages de la CCT. C'est aussi une manière de nous diviser. On se fait grignoter. Cela commence par les chauffeurs et ceux qui aménagent les jardins et puis ils continueront avec d'autres corps de métier. C'est le début d'un démantèlement et nous ne le laisserons pas passer».
Démanteler? Le mot est sur toutes les lèvres. Mais on sent bien que les travailleurs de la construction sont déterminés à se battre, comme le souligne Jorge Duarte, manœuvre à Genève: «Il y a des attaques contre notre convention. On ne va pas se laisser faire. On a un travail difficile, On demande simplement ce qu'on mérite».

Propos recueillis par Pierre Noverraz


 

Edition n° 39 du 28 septembre 2011

 
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