Chantier bloqué, travailleurs payés au juste tarif
Venus du portugal, 4 maçons exploités à 3,15 euros de l'heure sur un chantier à Aclens obtiennent d'être payés au tarif suisse

Quatre ouvriers portugais payés 3,80 francs de l'heure, soit 15% du salaire minimum en Suisse ont fait appel à Unia. Jeudi passé, le syndicat a bloqué leur chantier à Aclens (VD) pour dénoncer ce cas de dumping et d'exploitation. Et a obtenu le paiement du salaire minimum par l'entreprise adjudicataire et l'assurance que plus aucun ouvrier travaillant sur ce chantier ne soit sous-payé.

L'anxiété et l'incompréhension affichées sur les visages des quatre ouvriers portugais surexploités avaient laissé la place, quelques heures plus tard, à des sourires rayonnants. L'action de blocage d'un chantier à Aclens (VD), jeudi dernier par le syndicat Unia, a porté ses fruits. Tout avait commencé en début de semaine lorsqu'Unia a été alerté par ces maçons de leur situation: le lundi, leur entreprise, un petit sous-traitant portugais, était éjectée du chantier de construction d'une halle d'entretien de camions Volvo à Aclens. Ils y travaillaient depuis à peine un mois, et se retrouvaient du jour au lendemain sans travail, sans logement, sans argent. Le patron ne leur avait fourni, auparavant, qu'une avance de 200 euros...
Sur les contrats de travail, les syndicalistes découvrent un salaire de 550 euros. A l'heure, cela fait 3,15 euros, ou 3,80 francs suisse, soit 15% du salaire minimum de 25,35 francs de l'heure prévu par la Convention nationale pour un manœuvre! Face à ce cas d'esclavage moderne, Unia décide d'agir. Le jeudi matin, à l'aube, des syndicalistes, accompagnés des quatre travailleurs, plantent un véhicule à l'entrée du chantier. Les ouvriers d'une autre entreprise sous-traitante, allemande, quittent les lieux dans une camionnette. Sous le feu des médias, notamment de la télé portugaise, Mario, Carlos, Antonio et Jorge racontent leur périple de travailleurs détachés. Ils viennent de la petite ville de Vila Real de Santo António, située aux confins du Portugal, en Algarve. La crise économique et le chômage y sévissent. C'est là que leur futur employeur, l'entreprise Construtoria Lubruma LDA, établie dans la même ville, les engage pour 6 mois, leur promettant de les payer 11 euros de l'heure. Destination: l'Allemagne. Même si sur le contrat le salaire ne correspond pas à la promesse, ni au minimum d'un maçon au Portugal (800 euros), les quatre travailleurs font confiance à leur nouveau patron et sont heureux d'avoir un emploi, de plus en Allemagne où deux d'entre eux ont déjà travaillé dans de très bonnes conditions. Le voyage se fait dans une fourgonnette. 27 heures de route, avec pour seuls arrêts ceux pour se restaurer et prendre de l'essence. Mais la route s'arrête en Suisse. «Ils nous ont dit que le chantier n'avait pas démarré en Allemagne», témoigne Mario.

Exploitation inimaginable
A Aclens, c'est la désillusion. Pas au niveau du travail, car ces ouvriers âgés de 39 à 54 ans, ont déjà une longue expérience, même s'ils devaient travailler de 10 à 11 heures par jour et le samedi. Mais côté logement, c'est la galère: «nous étions 10 dans un espace de 25 mètres carré, dans une auberge à Vallorbe. Il n'y avait que 8 lits, et pas de cuisine», explique Antonio. Et côté nourriture, c'est le régime sandwich. Carlos montre la cabane de chantier: «c'est là que nous mangions, on nous apportait des sandwichs, c'est tout».
Ce jeudi matin, sur le chantier à l'arrêt, un responsable de l'entreprise générale allemande Ten Brinke, adjudicataire de Volvo, arrive en trombe. Son contremaître et deux syndicalistes s'engouffrent dans une cabane pour négocier. Les travailleurs attendent le dénouement, dépités. Leur propre patron, venu avec eux pour travailler, a déjà pris la poudre d'escampette. «Je n'imaginais pas que des gens pouvaient en exploiter d'autres ainsi. Et je ne parle pas des entreprises suisses, mais de cette entreprise portugaise», lance Jorge, le plus âgé des quatre. «Je crois que le patron a lui-même été trompé», tempère Antonio. «C'est pas correct! répond fermement Jorge. Même avec 11 euros de l'heure, comment avoir une vie digne ici en Suisse? Les prix sont quatre fois plus élevés qu'au Portugal.»

Accord trouvé
Après deux heures d'âpres négociations, Pietro Carobbio, responsable de la construction à Unia Vaud, peut enfin leur annoncer la bonne nouvelle: un accord a été trouvé avec l'entreprise générale Ten Brinke. En vertu de la loi sur les travailleurs détachés, qui prévoit qu'un entrepreneur contractant est solidairement responsable de son sous-traitant en matière de conditions minimales de travail et de salaire, Ten Brinke s'est engagé à payer le jour même - ce qui sera chose faite dans l'après-midi - les heures effectuées par les quatre ouvriers portugais, au tarif de la convention collective. A cela s'ajoute la part du 13e et des vacances, et les frais de repas et de déplacement. En tout, une moyenne de 6000 francs par travailleur. De quoi retrouver le sourire!
L'accord contient un second volet: Ten Brinke a accepté de fournir les contrats de tous les travailleurs œuvrant sur le chantier dans la chaîne des sous-traitances afin d'attester de l'application des conditions de travail suisses. «La responsabilité solidaire a été réaffirmée dans l'accord. L'entreprise Ten Brinke s'est engagé à ce que, tant pour le passé que pour le futur, le sous-traitant paie ses ouvriers au tarif suisse, sinon c'est elle qui mettra la différence», se réjouit Pietro Carobbio.

Sylviane Herranz


ENCADRE

«Il faut plus de contrôleurs!»
«Le bilan est positif. Nous avons obtenu ce que l'on voulait en bloquant le chantier. Il faudra voir comment cela évolue par la suite. Cette situation est intolérable, elle illustre bien les effets que peut avoir la sous-traitance en cascade, bien présente sur ce chantier», analyse le syndicaliste Pietro Carobbio. Volvo Suisse, le maître d'ouvrage, a en effet confié les travaux de construction à Ten Brinke Industrie und Gewerbebau, filiale allemande du groupe hollandais Ten Brinke. Cette filiale travaille avec un sous-traitant allemand, MBH GmbH, qui lui même a sous-traité à l'entreprise portugaise Construtoria Lubruma. Selon Unia, au moins deux autres sous-traitants allemands et une autre société portugaise seraient actives sur le chantier.
«Ce cas de dumping avec des travailleurs détachés n'est pas un cas isolé, même si cela arrive plus souvent dans le second œuvre et l'artisanat que dans le gros œuvre, souligne Pietro Carobbio. Il montre qu'il faut renforcer les contrôles des chantiers, avec plus de contrôleurs et de moyens administratifs. Et développer la responsabilité solidaire, qu'il est essentiel d'instaurer pour les entreprises suisses également.»

SH


 

Edition n° 40 du 5 octobre 2011

 
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