Le jardin qui effleure l'âme
Ancien éducateur, photographe de talent, Gérard Bonnet a aussi la main verte comme en témoigne son incroyable jardin instinctif

Au cœur de la réserve des Grangettes, entre Villeneuve et Le Bouveret, Gérard Bonnet a créé un extraordinaire jardin ouvert au public. Un jardin «instinctif» comme il l'a nommé, qui charme aussi bien par sa joyeuse désorganisation que par la beauté de ses variétés et l'intégration de bois et de sculptures de ferraille rouillée. Un espace à l'image de l'homme qui l'a conçu, sensible, paisible et tourmenté à la fois... qui enchante le regard et effleure l'âme. Rencontre et balade.

Singulière et belle découverte au cœur de la réserve des Grangettes. A côté du lac, au pied de sa maison solitaire, Gérard Bonnet a créé un superbe jardin de plantes vivaces. En cette matinée de fin septembre, encore baigné de rosée, le microcosme végétal déploie ses gammes de verts et premières teintes automnales sous un soleil complice. Différents arbustes, dont une collection de roses anciennes, côtoient des variétés d'hydrangea, plus connues sous le nom d'hortensias et comprenant des types rares de Corée et du Japon, privilège d'un microclimat. Des hostas aux feuillages amples et colorés, des délicats géraniums, des jardins d'altitude... contribuent à enchanter le regard et les sens.

En devenir permanent
«J'ai conçu ce jardin sur la base de formes et de feuillages. Les fleurs sont la cerise sur le gâteau arrivant de façon éphémère», explique Gérard Bonnet, qui a intégré dans la surface cultivée, nourrie d'une nappe phréatique, des éléments verticaux. Des bois charriés sur les rives du lac et des ferrailles rouillées trouvées chez des artisans découpent et enrichissent de manière insolite et harmonieuse l'ensemble. «Le végétal doit s'inscrire dans un décor qui le met en évidence.» Tumulus de bois, palissade aléatoire, sphères de ferraille... surgissent au milieu de bouquets de graminées légers, aériens, de buissons de buis, de rosiers en tonnelle... composant une singulière mosaïque. D'étroites sentes formées de pierres irrégulières facilitent la promenade dans cet espace qui séduit aussi largement par son aspect «sauvage» et déstructuré. «On se balade dans le jardin comme dans un tableau. Un peu comme dans des œuvres du peintre impressionniste Claude Monnet.» Mais rien de définitif dans ce lieu créé sans plan préalable. «Un jardin, c'est une œuvre constamment en devenir. Pareillement à l'homme qui doit toujours continuer à grandir», affirme Gérard qui a commencé à cultiver son jardin en 2000 et le partage depuis 2009 avec le public. L'homme a aussi aménagé un bout de lac, réalisant un ponton sur l'eau, à l'ombre d'un puissant chêne et bordé d'une roselière. Poétique échappée sur les eaux pastel du Léman.

Gamme d'émotions
«Le détonateur de cette aventure? Il est tombé du ciel», sourit Gérard Bonnet, se référant à la tempête Lothar qui causa alors de graves dommages à la forêt des Grangettes. «J'ai débuté progressivement, y allant à l'instinct, avec ma part d'échec et de succès», relève l'autodidacte, précisant que le jardin nécessite beaucoup de travail. Une entreprise fort appréciée des visiteurs - «il en vient beaucoup durant les mois de juillet-août» - à l'image d'un couple de promeneurs retraités découvrant par hasard le site. «Quelle merveilleuse surprise!», lance la femme après avoir fait le tour des lieux. «C'est magnifique. Touchant. Organique.» Un enthousiasme qui n'étonne pas Gérard Bonnet, habitué à ce type de commentaires. «C'est étrange mais coutumier. Les gens aiment cet endroit.» Peut-être parce que, suscitant tout une gamme d'émotions, il effleure l'âme... «Ce jardin est une photographie de ma vie intérieure. Paisible et tourmentée. Heureuse et parfois cassante», confie Gérard Bonnet. Un projet qui aura en tout cas largement bénéficié de sa fibre créative, exploitée dans différents cadres.

L'appel du social
Jeune retraité natif de Champagne, en France, Gérard Bonnet est établi en Suisse depuis plusieurs décennies. C'est une rencontre amoureuse qui le conduit dans nos frontières, après une adolescence chahutée. Né dans une famille de vignerons, le Français n'entend pas reprendre avec ses frères le domaine comme le pressent ses parents. A 22 ans, en rupture avec son milieu, il part avec deux amis faire le tour du monde. Un projet rapidement avorté, le baroudeur en herbe se faisant voler tout son argent... à Bâle. Il poursuit néanmoins son périple avec le soutien financier de ses compagnons de voyage en Belgique, Allemagne et Hollande où il cherche sans succès du travail. De retour dans sa patrie, il est employé à Dijon comme manutentionnaire dans un dépôt de meubles. «Un pied de nez à ma famille bourgeoise paysanne... Une activité qui m'a plu mais on ne s'invente pas ouvrier», raconte Gérard Bonnet. La fréquentation de loubards de la ville l'amène en revanche à opter pour une orientation professionnelle plus proche de ses aspirations. «Je me suis inséré dans une bande de petits délinquants qui volaient des sacs aux vieilles dames. Je voulais comprendre ce qui les motivait et, prétentieusement, j'espérais les faire changer d'optique. En vain», se souvient l'idéaliste. Cette expérience conduira néanmoins Gérard Bonnet à se former dans le social.

Jardin secret
Suivant des études d'éducateur de la petite enfance, puis d'éducateur spécialisé, le Champenois exerce ces métiers d'abord dans son pays puis sous nos latitudes. Parallèlement à son travail, il se lance dans la photographie qu'il apprend seul et pratiquera aussi en professionnel, s'impliquant avec force et engagement sur ce nouveau chemin. A la quête de lumière, véritable sujet de ses œuvres. Des voyages répétés dans les pays du Nord et notamment en Islande mais aussi en Toscane ou encore à Venise déboucheront sur la prise de magnifiques images. Expositions, création de calendriers, collaboration avec les médias romands, le photographe vit plusieurs années de sa passion avant de lui tourner le dos. Une rupture sentimentale suivie d'une dépression brise son inspiration... Il range alors ses appareils et, bien que traversant «un désert de glace», renoue avec son travail d'éducateur. «Même si je ressentais un vide total, je parvenais à remplir mes obligations», relève le travailleur social, qui ne s'est jamais départi de cette empathie pour autrui. Un emploi qu'il vient tout récemment de quitter, partant en retraite. Dans l'intervalle, Gérard Bonnet aura commencé à cultiver son bout de terre qui fait aussi figure de jardin secret... Nouveau miroir de ses émotions après la photographie qu'il reprend aujourd'hui timidement.

Sonya Mermoud

 

Jardin instinctif, ouvert de mai à octobre, entrée libre, les Grangettes, Noville (Vaud).

 


 

Edition n° 40 du 5 octobre 2011

 
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