Franc fort les salariés invités à réagir
Selon Armand Jaquier, responsable d'Unia Fribourg, les travailleurs des entreprises d'exportation ont des moyens de se défendre

L'industrie d'exportation fribourgeoise affirme aussi être confrontée à la problématique du franc fort. Au cours de ces dernières semaines, plusieurs entreprises ont pris des mesures pour en atténuer les effets. La plupart de celles-ci pénalisent les travailleurs concernés qui voient leur temps de travail augmenter sans compensation financière ou leur salaire baisser. Secrétaire régional d'Unia Fribourg, Armand Jaquier estime dans nombre de cas ces mesures illégitimes.

Au cours de ces dernières semaines, pas un jour ou presque ne s'est déroulé sans l'annonce de nouvelles dispositions prises par des entreprises d'exportation fribourgeoises pour contrer la cherté du franc. Spécialisée dans la fabrication de systèmes d'isolation en fibres de bois pour la construction, Pavatex a diminué le salaire de ses employés à la production de 4%; Frewitt, qui fabrique des machines, a augmenté le temps de travail de ses collaborateurs de 40 à 42,5 heures par semaine, sans compensation financière; même décision à Meggitt qui a allongé l'horaire hebdomadaire de 41 à 43 heures sans changer le salaire; des postes ont été supprimés chez Contrinex et Ilford; l'entreprise de contacteurs Wago et celle de condensateurs Comet ont dû recourir au chômage partiel... Et la liste semble hélas! devoir encore s'étoffer. Si Armand Jaquier, responsable régional d'Unia Fribourg, ne doute pas que certaines sociétés rencontrent des problèmes, il s'interroge sur les solutions choisies pour les résoudre.

Selon un sondage réalisé par la Chambre de commerce fribourgeoise et cité par La Liberté, 93% des entreprises d'exportation sur les 150 interrogées ont dû en septembre réduire leurs marges. Dans ce contexte, les mesures prises à l'encontre des ouvriers ne peuvent-elles se justifier? Ne sont-elles pas préférables à des licenciements?
La première question à se poser doit porter sur la gourmandise des actionnaires et sur l'instabilité du système financier en général. Il est probable que les marges baissent, mais les matériaux achetés en euros coûtent aussi aujourd'hui moins cher. Je ne doute pas que des sociétés rencontrent actuellement des problèmes, mais elles doivent assumer leur responsabilité et ne pas faire payer les risques aux travailleurs. Quand l'euro s'échangeait à 1,65 franc, on ne l'a pas répercuté sur les salaires.

Que pensez-vous des décisions prises par certaines entreprises d'allonger le travail sans compensation financière?
Ce sont des mesures politiques qui vont le plus souvent dans le sens d'une campagne d'attaques contre les conditions de travail. La plupart de ces coups sont portés dans des entreprises où les travailleurs ne sont pas organisés, où la menace de perdre son emploi est constamment brandie. Le groupe Meggitt, par exemple, a fait, en 2010, dans sa division de Fribourg, un bénéfice de quelque 54 millions de francs avant impôt et versement des dividendes aux actionnaires; son chiffre d'affaires s'élève à environ 287 millions de francs! Si 72% des salariés de cette société ont accepté de travailler plus sans compensation financière sur les 87% de votants - Meggitt compte quelque 560 collaborateurs - il reste tout de même une importante proportion qui a refusé cette proposition. L'information s'est aussi faite rapidement, sans le temps de la réflexion. J'appelle ça une démocratie avec couteau sous la gorge...
A Pavatex, le chiffre d'affaires est aussi en progression... et les salariés en font les frais.

La mesure n'est donc pas pertinente et acceptable...
De toute façon, l'allongement du temps de travail ne va pas augmenter beaucoup plus la productivité. Il y a aussi le risque - si la mesure n'est pas précisée dans un avenant au contrat de travail et limitée dans le temps - qu'on ne puisse revenir en arrière. Des réévaluations périodiques sont généralement promises, mais elles sont laissées à la libre appréciation de l'employeur.

Que peuvent faire les travailleurs confrontés à ce type de disposition?
Ils ont les moyens de dire non. En se réunissant avec leur syndicat et en agissant ensemble, ils peuvent notamment exiger des négociations et des chiffres concrets de l'employeur - dont les dividendes versés aux actionnaires - et l'ouverture d'une procédure de consultation. Partout où les travailleurs se sont réunis rapidement, ces mesures ont pu être stoppées ou atténuées de manière importante.

Comment appréciez-vous la décision de fixer un taux plancher de 1,20 franc pour un euro par la Banque nationale?
C'est un signal clair de la BN contre la spéculation sur la monnaie, mais la mesure a été prise trop tardivement. Dans tous les cas, on a besoin de retrouver des banquiers qui soient des banquiers et non des spéculateurs. Aujourd'hui, le système et ses outils sont gangrénés. Il est nécessaire de prendre des décisions fortes pour démanteler ces mécanismes spéculatifs.

Aux politiques de jouer? Doivent-ils intervenir davantage dans l'économie et la finance?
Si les politiciens ne veulent pas comprendre que la grande finance, propriétaire des entreprises, a décidé de spéculer sur tout ce qui est possible en général et sur le dos des travailleurs en particulier, nous irons droit dans le mur. Il y a un manque évident de courage des autorités à fixer des règles, à contrer des outils et produits financiers qui sont de véritables pompes à fric appauvrissant les entreprises, les salariés, les citoyens. On continue ainsi à presser les travailleurs, à user des mécanismes de la peur du chômage, au profit du grand capitalisme qui se sert partout où il peut.


Propos recueillis par Sonya Mermoud

 


 

Edition n° 42/43 du 19 octobre 2011

 
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