Le syndicalisme c'est les mains dans le cambouis pour la justice sociale
A la retraire depuis un mois Jacques Robert a consacré sa vie professionnelle à défendre les droits des travailleurs

Il a signé plus de quarante conventions collectives de travail et mené une vingtaine de grèves. Il a connu trois grandes crises, celle de 1975, dite du choc pétrolier, de 1989 - où le nombre d'emplois dans la construction à Genève a chuté de 22000 à 8000 postes - et de 2008, qui perdure encore. Militant depuis 41 ans, Jacques Robert, secrétaire national d'Unia, vient de prendre sa retraite. Pas de quoi déstabiliser cet homme qui conserve de nombreuses activités solidaires et continuera à s'engager pour le syndicat.

Impossible de résumer les 41 ans de militantisme de Jacques Robert. Depuis son affiliation en 1970 à l'ancienne Fédération des ouvriers du bois et du bâtiment (FOBB), à Neuchâtel, le jeune homme, qui est alors constructeur de bateaux, avant de devenir menuisier poseur, n'aura eu de cesse de s'impliquer davantage dans le syndicalisme. De stagiaire délégué syndical à la FOBB, il devient secrétaire adjoint à la section FOBB de Lausanne, puis responsable de la section de Genève. Il est ensuite élu à la vice-présidence nationale du Syndicat industrie et bâtiment (SIB) qui a remplacé la FOBB. Il entre au comité directeur d'Unia en 2004 tout en endossant, de 2005 à 2008, la responsabilité de la région genevoise, puis celle de secrétaire national... Un parcours qui a conduit Jacques Robert à poser ses piles de dossiers dans 13 bureaux différents, situés dans 7 secrétariats, à Neuchâtel, Lausanne, Genève et Berne. Un engagement qui a débouché sur la conduite d'une vingtaine de grèves, sur la signature de plus de quarante Conventions collectives de travail (CCT)... alors que l'homme a aussi siégé dans plusieurs institutions de prévoyance ou encore, par exemple, milité plus de 15 ans à l'Université ouvrière de Genève.

Parmi les combats menés, quelle est votre plus grande victoire?
La plus spectaculaire est certainement la retraite à 60 ans pour les maçons. Une bagarre commencée en 1995 et gagnée en 2002. A Genève, nous avions rapidement obtenu l'accord des entrepreneurs, mais ceux-ci voulaient l'introduction de cette prestation au niveau national. A force de luttes et de grèves, nous sommes arrivés à nos fins, et ce à contre-courant de la volonté du patronat et de la droite politique, qui ne rêvent que d'élever l'âge de la retraite. Cette victoire représente, dans ce métier particulièrement pénible, une véritable amélioration des conditions de vie, 10% de réduction de la durée du travail.

D'autres batailles marquantes remportées au profit des travailleurs?
Il y en a eu beaucoup, dont des luttes menées sur le long terme comme celle en faveur de la semaine de 41 heures au lieu de 45 heures, remportée à travers vingt ans de batailles opiniâtres. Ou encore, les combats conduits sur le front des salaires: dans le bâtiment, ils ont été multipliés par trois, alors que le coût de la vie à doublé. Et si les travailleurs sont souvent déçus du résultat sur le moment, ils y ont gagné avec le temps...

Et des défaites?
Aucune (rires). Chaque fois qu'on signe un compromis, c'est une défaite partielle...

Avez-vous constaté, au fil des ans, un durcissement des relations avec les patrons?
Oui. Il y a eu d'importants changements. En premier lieu, on ne négocie plus avec des patrons. Les interlocuteurs sont généralement des employés, certes des cadres supérieurs, mais qui ne bénéficient pas de pouvoir de décision. Il a y aussi chez eux une énorme évolution idéologique qui s'est traduite par une dégradation de l'éthique dans les affaires. Elle a été générée, dès les années 80, par l'influence d'ultralibéraux comme Margaret Thatcher, Ronald Reagan, Augusto Pinochet et, en Suisse, David de Pury et son Livre blanc, promouvant des valeurs de cupidité et d'égoïsme. Le profit maximal à court terme, les privatisations, les dérégulations, le moins d'Etat, le moins d'impôt... se soldent par un démantèlement social. On a aussi porté au pinacle la concurrence, déifié la responsabilité individuelle. Poussée ainsi à l'extrême, cette dernière a pour but d'absoudre les vrais coupables des crises, laissant injustement entendre que les victimes, les pauvres, les chômeurs, sont responsables de leur situation... Partout, c'est le même schéma. Les problèmes engendrés par des comportements cupides et égoïstes doivent être réparés par des populations aux revenus modestes.
Depuis le milieu des années 80, les renouvellements de CCT - qui permettent aux travailleurs de présenter leurs revendications - font aussi l'objet de cahiers d'exigences patronales. Et il ne s'agit pas d'une stratégie de négociation. Les employeurs estiment les conditions de travail déjà parfaites et remettent en cause les acquis.

Pas de quoi entamer vos convictions et votre enthousiasme?
Non. Mes certitudes sont demeurées intactes, toujours renouvelées, grâce au contact permanent avec les salariés. Le travail sur le terrain favorise le maintien de la motivation, la capacité de s'indigner en écoutant les revendications des ouvriers qui, eux, parlent avec leurs tripes.

Quels sont les combats syndicaux prioritaires aujourd'hui?
Il faut continuer à se battre pour que les fruits de l'activité économique soient répartis équitablement. Toutes les CTT doivent comporter un salaire minimum et, là où aucune convention ne régit les rapports de travail, il faut édicter un salaire minimum légal. Et à l'autre bout, les revenus des managers doivent être plafonnés. La protection des militants syndicaux est aussi une priorité. A ce chapitre, l'absence de liberté est effarante. Enfin, il est nécessaire de poursuivre la lutte contre toutes les formes de précarisation.

Vous comptabilisez quatre décennies de syndicalisme. Quelle est l'évolution la plus marquante constatée au cours de cette période, dans les syndicats?
Sans hésiter, les fusions. D'abord avec la création du SIB, puis d'Unia. Ces démarches ont directement été liées à l'évolution de l'économie. Les syndicats étaient essentiellement présents dans les secteurs de l'industrie et de l'artisanat. Secteurs qui n'ont cessé de perdre de l'importance alors que celui du tertiaire, où les organisations des travailleurs étaient faibles, connaissait un large développement.

Vous jugez ces fusions positives?
Oui, même s'il y a eu des aspects difficiles. Le syndicalisme est une histoire de regroupements, de petites coalitions qui se mettent ensemble pour être plus fortes. Et disposer ainsi de davantage de moyens. Dans le second œuvre à Genève, par exemple, il y avait auparavant, sept CCT différentes - pour les peintres, les menuisiers, les colleurs de papier peint, les marbriers, etc. - alors qu'aujourd'hui, il n'y en a qu'une. C'est plus efficace, mais cette situation présente aussi l'inconvénient d'être moins proche des préoccupations spécifiques des travailleurs, celles qui sont directement liées au métier.

S'il fallait définir en quelques mots le syndicalisme...
Je dirais que le syndicalisme, c'est les mains dans le cambouis pour la justice sociale.

Qu'avez-vous envie de faire passer comme message à la relève?
Elle est prête et bonne! Il faut continuer à étroitement travailler avec les salariés. Ce sont eux qui connaissent le terrain, leurs besoins. La politique syndicale doit être définie par la base.

Des projets pour votre retraite?
Plein. Je continuerai à militer au syndicat. Je suis aussi engagé dans de nombreuses activités. Je m'occupe d'une coopérative d'habitation à Genève et de deux fondations pour le logement social. Je préside l'Association des représentants du personnel dans les institutions de prévoyance (ARPIP) et suis également conseiller municipal à Meyrin. En outre, je prépare une exposition sur les mutations dans le monde du travail dans le cadre du 100e anniversaire du BIT. Et, un jour par semaine, je garde ma petite-fille...

Propos recueillis par Sonya Mermoud




Parfait ou presque...

«Pour moi, il est parfait.» Voilà les termes utilisés par Denyse Robert pour qualifier son mari. Quant à son caractère, elle le définit par trois traits principaux: «Il est philosophe, intelligent et obstiné.» Et de défaut, elle ne lui en trouve guère, si ce n'est celui d'être «trop gentil». Mais qu'est-ce qui fait vibrer ce syndicaliste passionné, père de deux enfants et grand-père d'une petite-fille, hors des sphères professionnelles? Du tac au tac...

Sur une île déserte, vous n'avez le droit de prendre qu'un article, ce serait...
Un livre d'Hemingway, Pour qui sonne le glas.

Un paysage qui vous inspire?
Les Alpes, depuis le sommet du Jura.

Une passion?
L'histoire.

Vous détestez?
L'égoïsme et la cupidité.

Vous avez de l'indulgence?
Pour tous les salariés, même ceux qui votent mal...

Votre recette du bonheur?
La famille.

La dernière fois que vous avez ri?
Je ris souvent. Même de mes propres gags. Quand je veux les raconter, je peine à arriver à la chute. Je me marre avant.

... et que vous avez pleuré?
Je pleure rarement. Certains morceaux de musique classique et les histoires tristes ou heureuses qui mettent en scène des enfants peuvent m'arracher des larmes.

Un rêve?
Traverser l'Afrique. Je l'ai déjà fait une fois en auto-stop, de Neuchâtel au Cap.

Après la vie, il y a...
Les souvenirs qu'on laisse aux autres.

Propos recueillis par SM

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Edition n° 44 du 2 novembre 2011

 
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