Dans les entrailles du déminage humanitaire
Le constructeur de machines à déminer Digger a ouvert une expo permanente dans ses ateliers à Tavannes. A voir absolument

Spécialisée dans la conception et la construction d'engins de déminage humanitaire, la Fondation Digger DTR a ouvert sur le site de ses ateliers à Tavannes (Jura bernois) une exposition permanente présentant les ravages des mines et les moyens de les combattre. Un musée interactif relevé par des simulations et des démonstrations. Visite guidée.

«Je n'imaginais pas que cela faisait autant de ravages.» La jeune élève qui visite ce jour-là, avec sa classe, l'exposition permanente de Digger, a de quoi s'étonner et s'indigner. Toutes les quarante minutes en effet, une personne est tuée ou mutilée par l'explosion d'une mine. La moitié des victimes sont des enfants. Un drame auquel s'ajoutent des effets indirects: des millions de personnes privées d'accès à des terres cultivables ou à des points d'eau. C'est pour souligner la nécessité de lutter contre ce fléau qui continue à gangréner le sol de près de 70 pays que cette entreprise à but non lucratif a ouvert ce musée au cœur de son site de production d'engins de déminage, dans l'ancien arsenal de Tavannes.
Ce musée offre un espace «dynamique, éducatif et interactif dans lequel le visiteur peut s'immerger et ressentir la menace des mines», annonce le prospectus. Il ne ment pas.

Vraiment interactif
On peut, si on le souhaite, se mettre dans la peau d'un démineur en revêtant sa combinaison et son casque pour fouiller un sol sablonneux. On peut s'essayer à acheminer de l'aide alimentaire à travers la reconstitution d'un parcours dangereux, ou alors piloter une machine de déminage sur simulateur 3D afin de neutraliser un terrain. Ces activités sont accompagnées notamment d'un film et d'une démonstration du fonctionnement de la machine de déminage Digger qui avait œuvré trois ans au Soudan avant de finir sa carrière dans la cour de l'entreprise. L'exposition montre le travail des démineurs, les impacts des mines sur les populations, les efforts d'une partie de la communauté internationale pour tenter de mettre fin à la production et à l'utilisation des mines. Plusieurs échantillons des quelque 600 types de mines existantes sont exposés. Avec des particularités qui font froid dans le dos, à l'image de celles à effet de souffle conçues pour broyer à peu de frais les jambes des victimes ou celles qui projettent dans l'environnement un réseau de fils quasi invisibles jouant le rôle de détonateurs. Des étiquettes de prix, comme au magasin, sont accrochées à ces engins, histoire de montrer que l'on peut tuer et mutiler à bon marché. Le premier prix est à un franc! On apprend également que le prix moyen d'une mine se situe autour de 10 francs alors qu'il faut compter en moyenne 10000 francs pour l'éliminer.
En raison de la dispersion des locaux d'exposition sur le site et des nombreuses démonstrations et tests, la visite est obligatoirement guidée et réservée à des groupes. Elle dure environ une heure et demie à deux heures et se termine, si souhaité, par une note plus heureuse: un petit buffet de produits du terroir.

Evolution des engins
Digger DTR a été fondée en 1998 par une trentaine de bénévoles, sous l'impulsion du jeune ingénieur Frédéric Guerne. L'entreprise emploie 15 personnes pour l'équivalent de 12 postes à plein temps. Elle est organisée sous la forme d'une fondation à but non lucratif. Son but est de développer, de construire et de promouvoir des techniques au service du déminage humanitaire. La firme a construit à ce jour huit machines qui ont opéré au Soudan, dans les Balkans et ailleurs en Afrique. Le premier engin était prioritairement destiné à débroussailler le terrain pour faciliter le travail des démineurs alors que les nouveaux modèles sont également conçus pour déminer le terrain, grâce à des fraises et des fléaux résistants aux chocs et adaptables à tous les sols. Dernier né de la série, le Digger D-3 est muni d'un blindage améliorant sa résistance aux impacts des mines antichars. Piloté à distance par télécommande, il permet de traiter environ 100 m2 par heure dans de bonnes conditions, autrement dit 20 fois plus qu'un démineur, sur terrain végétal. Le prix de l'engin gravite autour de 450000 francs, à quoi peuvent s'ajouter, en opération, 150000 francs pour les pièces de rechange, le montage d'un atelier sur place et la formation.

Retour du Tchad
L'un des derniers engins sortis des ateliers de Tavannes vient de terminer une mission au nord du Tchad, dans l'ancienne base militaire libyenne de Wadi Doum, située dans une zone désertique parmi les plus chaudes du monde. La machine a quadrillé un champ de mines de 47 km de long sur 100 m de large pour assurer le contrôle et la finition du déminage manuel réalisés par une ONG anglaise. Les employés Digger se sont chargés de l'acheminement du matériel, de l'organisation d'un camp et de la formation du personnel local. Le site contenait plus de 30000 mines qui ont causé de nombreux morts et mutilation parmi la population nomade et le bétail. Cette opération devisée à 1,25 million de francs a été financée par la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC). Un autre engin Digger est à l'œuvre en Casamance, au Sénégal, pour le compte de l'organisation humanitaire Handicap International qui a bénéficié, pour l'achat de cette machine, de 200000 francs alloués par la ville de Genève.
Dans le monde, seulement trois constructeurs sont actifs dans le déminage humanitaire. Digger souhaite jouer dans ce domaine un rôle toujours plus important. Pour l'instant, les salaires de l'entreprise sont payés à hauteur de 40% par les dons, mais le but est d'accéder à davantage d'autonomie, tout en proposant des engins performants à des prix les plus bas possible pour les usagers. En attendant, l'apport du public reste décisif et le musée représente à cet égard un bon moyen de sensibilisation. «Sa fréquentation dépasse nos prévisions», se réjouit Frédéric Guerne. «En fin d'année nous aurons atteint 1000 visiteurs. Nous sommes également heureux de voir qu'il intéresse un large public. Nous accueillons ici des écoles, des entreprises, des sorties de contemporains, des familles qui s'organisent en groupe, des clubs, des associations.» De quoi donner des idées aux syndicalistes. Pour preuve, Unia Transjurane vient d'y effectuer sa sortie annuelle.

Pierre Noverraz


Expo Musée Digger, Rte de Pierre-Pertuis 26-28, Tavannes
Ouverture: toute l'année, sur réservation uniquement, au minimum une semaine à l'avance.
Participation: minimum 10 personnes. Places de parc gratuites à disposition, pour cars également.
Site Internet: www.expo-digger.ch. Courriel: expo@digger.ch
Téléphone: 032 481 11 02. Fax: 032 481 27 74



Genèse d'une généreuse idée
Enfant, Frédéric Guerne était déjà fasciné par les engins explosifs. Il ne se privait pas d'en jauger les effets en multipliant les expériences détonantes. Adulte, il comprendra vite que derrière la technologie sophistiquée des mines se cache un des plus grands fléaux de la planète. Milieu des années nonante, le jeune ingénieur se fait engager par le professeur Jean-Daniel Nicoud, de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Mission? Construire un détecteur radar pour localiser les mines. Résultat? Un échec. «Nous arrivions à un taux de fiabilité de 90%, ce qui est certes beaucoup mais pas suffisant pour garantir la sécurité des démineurs.» Au cours de cette mission de deux ans, Frédéric Guerne se fera la main en testant ses compétences sur les champs de mines au Cambodge et en Croatie. De retour à Courtelary, il planchera d'abord sur un détecteur de mines à résonance magnétique nucléaire avant de bifurquer sur le projet de débroussailleuse, sur les conseils de Michel Diot, de la Fédération suisse de déminage.

PN


 

Edition n° 45 du 9 novembre 2011

 
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