Plus on est nombreux, plus on est fort
Militant hors pair, Pierre-Alain Recordon se bat pour construire une solide base syndicale dans son usine

«Des adhésions? J'en ai justement une dans la poche!» Joint par téléphone sur le coup de midi pour lui proposer de parler des nombreuses adhésions faites pour Unia dans son entreprise, Nestlé à Orbe, Pierre-Alain Recordon donne tout de suite le ton. Rendez-vous est pris le lendemain. Là, le mécanicien électricien raconte. Ce passionné de foot, ancien joueur de 1re ligue à Yverdon et aujourd'hui speaker de son club, vit le syndicalisme comme une évidence. «Mon papa a passé 40 ans à la FTMH. Il était manœuvre chez Paillard, la fabrique de machines à écrire. Puis il est devenu chauffeur-magasinier. Avec ma sœur, on parle encore des Noëls de la FTMH. On était tout contents d'aller chercher notre petite cuillère en argent, notre cornet de cacahuètes et notre biscôme!»
Après son apprentissage aux ateliers CFF, Pierre-Alain Recordon travaille quelques années dans des entreprises de la région, puis débute à Orbe, à la fabrique Nescafé, il y a 28 ans. S'il est syndiqué depuis toujours, ce n'est qu'il y a 8 ans qu'il s'engage pleinement comme militant. Moment où il est élu à la commission d'entreprise, dont il est aujourd'hui vice-président.

Combattre les inégalités
«J'ai ma passion pour le foot et j'ai toujours pu la concilier avec mon travail. Quand je vois mes collègues travailler en équipe - l'usine tourne 24 heures sur 24 - je me dis qu'ils doivent faire d'énormes sacrifices, au point de vue familial et social, tout ça pour gagner 800 francs de plus par mois. Alors je me bats pour eux, pour qu'ils puissent avoir quelques sous de plus, et aussi pour protéger nos acquis», explique le militant, actuellement en pleine négociation pour des hausses de salaires. Des négociations toujours difficiles chez Nestlé, jalonnées de tracasseries. «Mais on arrive en général à obtenir quelque chose», explique celui qui préside aussi les commissions d'entreprise des sept sites de Nestlé en Suisse.
«J'ai toujours détesté les inégalités et les injustices, poursuit Pierre-Alain Recordon. Le sport déjà a été une école de la vie, quand par exemple un copain ne venait pas à l'entraînement et pouvait jouer le samedi. Son papa avait une carte de supporter. Et nous, fils d'ouvriers, nous restions sur le banc, nos papas n'avaient pas les moyens de payer la carte. Au boulot, c'est la même chose. Je suis par exemple contre le salaire au mérite, ce sont toujours les beaux parleurs qui obtiennent quelque chose.»

Un groupe syndical reconstruit
La lutte pour améliorer les conditions de travail est au cœur de son argumentation pour convaincre les collègues à se syndiquer. Et ça réussit. En 8 ans, il a fait près d'une centaine d'adhésions dans son usine, qui compte 140 travailleurs sous CCT et 120 employés. «Il y a une quinzaine d'années, le secrétaire de la FCTA de l'époque, devenue Unia, a signé une CCT à notre détriment. Nous n'étions pas d'accord sur quelques points, qui nous faisaient perdre pas mal d'argent. Plus de la moitié des membres a démissionné. Il n'en restait plus que 24!» Aujourd'hui, 104 travailleurs ont la carte d'Unia, annonce-t-il, non sans fierté. «Il fallait remplacer tous les démissionnaires, mais aussi ceux qui changeaient de boîte ou partaient à la retraite.»
C'est à force de discussion que Pierre-Alain Recordon recrute. Et s'il le faut, il en met le temps. «J'ai syndiqué un collègue qui, pendant 10 ans, ne voulait pas entendre parler du syndicat. Car pour lui, Nestlé était le maître sur cette terre et on ne pouvait rien faire. Mais son avis a changé.» Et de poursuivre: «Je leur parle des acquis obtenus, comme la hausse des salaires de base d'au moins 450 francs en 6 ans, l'augmentation des chèques Reka de 1000 à 1200 francs, les 6 heures par mois de congé supplémentaire pour les plus de 55 ans.» Si ses collègues adhèrent aujourd'hui par peur de perdre leur place de travail et pour garder les acquis, qu'est-ce qui pousse le militant dans cette tâche sans cesse à renouveler? «Ce n'est pas la prime donnée par le syndicat. Je veux des adhésions qui durent, des gaillards qui sont vrais! Ma motivation, c'est que plus on est nombreux, plus on est fort!»

Démocratie ouvrière
Et cette force, il la tire aussi du petit comité Unia existant dans l'usine. «Quand nous avons des propositions à faire à la commission d'entreprise, nous convoquons une assemblée générale des membres pour leur soumettre nos idées et pour qu'ils nous donnent mandat de les défendre», explique le militant engagé également dans d'autres luttes.
«Je me bats aussi contre les licenciements économiques. Aujourd'hui, il n'y a que le profit qui compte. Ça me révolte. Ces licenciements, il faut les interdire, c'est des vies qui sont détruites.» Autre combat, celui de la protection des délégués syndicaux. «Nous ne sommes pas assez protégés. Chez Tesa par exemple, mes collègues avaient le droit de dire qu'ils ne voulaient pas travailler plus et être payés la même chose. Leur licenciement est scandaleux.» Le dumping salarial qui s'installe le préoccupe aussi. «J'ai toujours été contre la libre circulation. Ma section Unia d'Yverdon s'était prononcée contre, à l'unanimité. Mais on ne nous a pas entendu. Et on voit les résultats: où sont ces mesures d'accompagnement que l'on nous a promises? On nous a servi que des mensonges! Les syndicats, comme le PS, font trop de compromis», ajoute cet homme au franc-parler. «Je dis les choses comme elles sont, même si ça ne plaît pas à tout le monde!»


Sylviane Herranz


 

Edition n° 51/52 du 21 décembre 2011

 
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