Eugène Suter, un siècle d'engagement
Ancien pilier de la section genevoise de la métallurgie, Eugène Suter aura cent ans prochainement

Ancien pilier de la section genevoise de la métallurgie et fondateur de plusieurs coopératives d'habitation, Eugène Suter aura cent ans prochainement. Ses proches et amis se souviennent...

Le 8 juillet 2013, Eugène Suter fêtera ses cent ans. «Il est le dernier survivant des syndicalistes de sa génération», précise sa femme, Inès, la main dans celle de son mari. Une belle occasion pour ses anciens collègues et amis de la FOMHAB, coopérative d'habitation fondée par Eugène en 1947, de rendre hommage à ce «grand bonhomme».
Mécanicien de formation, Eugène Suter fait son apprentissage aux Ateliers de Vevey et milite très jeune: il se syndique dès l'âge de 17 ans. «C'était un métallo pur et dur, le syndicat tenait un rôle capital pour lui», raconte Alfiero Nicolini, secrétaire actuel de la FOMHAB.
Tant et si bien qu'il finit par en faire son métier. A 31 ans, en 1944, Eugène rentre à la section genevoise de la Fédération des ouvriers de la métallurgie et de l'horlogerie (FOMH) en tant que secrétaire syndical responsable de la métallurgie. «Il m'a toujours dit qu'il s'était engagé pour combattre les injustices que vivaient les ouvriers», rapporte Alfiero.

Une figure du syndicalisme genevois
A son arrivée, le secteur a très peu de membres. C'est Eugène qui le remet sur pied, pour en faire rapidement l'une des plus grandes sections du pays. Dans les années 50, le dynamisme du syndicat et l'esprit frondeur des militants genevois sont reconnus dans toute la Suisse. «C'était un véritable pilier du syndicat. Il était très respecté. Quand il prenait la parole, tout le monde s'arrêtait pour l'écouter», remarque Edouard Galley, directeur de Cogerim, la régie qui gère les logements de la FOMHAB.
Très vite, c'est un autre sujet qui mobilise «le camarade Suter»: le logement, et plus largement, les conditions de vie des travailleurs. Sous son impulsion naît en 1947 la FOMHAB, une coopérative d'habitation dont le but est de créer du logement social à prix modérés accessible aux ouvriers. Une ambition très avant-gardiste à l'époque puisque l'immobilier était souvent associé au capitalisme par ses camarades du syndicat. Toujours active aujourd'hui, la FOMHAB représente près de 700 logements à Genève.
Le syndicalisme genevois actuel doit beaucoup à Eugène Suter. Il est notamment l'un des fondateurs de la Communauté genevoise d'action syndicale (CGAS) et sera son premier président en 1962. «C'était un projet unique en Suisse. Il a fallu faire admettre que, désormais, les employés et les ouvriers mèneraient un seul et même combat... C'était une hérésie à l'époque!» se souvient Alfiero Nicolini.

De rudes épreuves
Syndicaliste passionné et engagé, Eugène Suter avait de la poigne mais a tout de même dû faire face à des épreuves difficiles au long de sa carrière. En 1956, en pleine Guerre froide, alors qu'une vague anticommuniste déferle sur l'Europe, il a la lourde tâche de devoir établir une liste de 26 responsables syndicaux communistes qui seront contraints de démissionner de leurs fonctions. «Cette exclusion a été très difficile pour lui», ajoute Vincent Kessler, président actuel de la FOMHAB. Une décision douloureuse pour le leader syndical mais aussi pour la section genevoise, qui se retrouve amputée de plusieurs de ses meilleurs éléments.
Plus tard, dans les années 70, Eugène s'érige clairement contre les initiatives xénophobes Schwarzenbach qui prévoient l'expulsion de 300000 immigrés. Un avis loin d'être partagé au sein du syndicat. «Cette prise de position lui a valu plusieurs centaines de démissions au sein de la section», rapporte Alfiero Nicolini.
Une série d'épisodes qu'Eugène Suter a souhaité regrouper dans un livre de mémoires, Un... parmi d'Autres, dédicacé et offert à ses proches et camarades. Grand orateur, il avait aussi une belle plume. Un talent mis à l'œuvre dans le journal de la FOMH, Syndicats libres, dont il était le directeur, mais aussi dans la feuille d'information de la FOMHAB, qu'il rédigeait encore en 2010.

Une perte d'identité
Après trente ans de secrétariat, Eugène Suter quitte la FOMH en 1974, rebaptisée depuis FTMH. C'est seulement plus tard, en 1984, qu'il se retire de la FOMHAB, mais reste son président d'honneur. Si notre quasi centenaire a aujourd'hui du mal à se déplacer et souffre de problèmes cognitifs qui l'obligent à résider dans une maison de retraite, il assistait il y a peu aux comités de la coopérative et s'informait des dernières évolutions. «Il était plutôt silencieux mais de temps en temps il levait le doigt, et là, tout le monde l'écoutait avec beaucoup d'attention», souligne Alfiero Nicolini.
Inès Suter se souvient bien de la fusion des syndicats qui ont vu naître Unia, et disparaître la FTMH. Elle et son mari étaient invités à la cérémonie officielle à Berne. «Il y avait beaucoup d'émotion chez Eugène, il était bouleversé, c'était comme perdre une partie de son identité.» Un sentiment expliqué par un attachement très fort à son corps de métier. «Cela dit, lors d'une conversation, il m'avait dit que d'un point de vue stratégique, il n'y avait pas d'autre solution dans un contexte d'économie globalisée. Selon Eugène, mener la lutte de manière corporatiste n'avait plus de sens...»


Manon Todesco

 

 

Edition n° 39 du 26 septembre 2012

 
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