Labelliser le travail socialement propre
Pour contrer le dumping, le militant d'Unia Hugues Guerrin plaide pour une certification socialement responsable

Salaires de misère, conditions de travail indécentes, droits sociaux et syndicaux bafoués, normes environnementales méprisées: le militant d'Unia Hugues Guerrin engage les syndicats d'ici et d'ailleurs à promouvoir un label international favorisant le travail socialement propre. De quoi sanctionner la concurrence déloyale fondée sur la violation des droits du travail. Il s'apprête à défendre cette proposition au congrès du syndicat le mois prochain à Zurich.

«Les représentants du capitalisme profitent de la globalisation de l'économie et des disparités des régimes de protection sociale pour installer des productions à moindres coûts, dans des pays en voie de développement.» C'est pour faire obstacle à ces délocalisations que Hugues Guerrin, contremaître mécanicien et militant syndical depuis 46 ans, en appelle à la création d'un label international garantissant que les entreprises soient respectueuses des droits humains, sociaux, démocratiques et environnementaux.

Contre la concurrence déloyale
Cet appel, il l'a formulé dans une proposition qui sera soumise au congrès d'Unia, au nom d'Unia Transjurane, le mois prochain à Zurich. Une proposition d'ores et déjà soutenue par le comité directeur du syndicat. Hugues Guerrin plaide pour l'engagement des syndicats du monde entier (aux côtés des ONG poursuivant des buts similaires), en faveur d'une certification officielle internationale garantissant que les entreprises et les Etats respectent ces droits fondamentaux mais aussi des conditions de travail décentes, tant dans le domaine des salaires, des horaires, de la santé au travail, de la retraite et des libertés syndicales. Sa proposition ne prétend pas à l'exhaustivité. «C'est un objectif général. Il s'agira bien sûr de le détailler, d'en préciser les formes, de creuser l'idée, d'ouvrir des pistes. On pourrait par exemple imaginer un système de points, avec un barème lié à chacun des domaines à respecter, comme les conditions de travail, les droits syndicaux, la préservation de l'environnement, etc.»
Cette labellisation devrait être soumise à un contrôle international indépendant. Elle devrait fonder sa légitimité et son autorité sur des sanctions dissuasives contre celles et ceux qui ne la respectent pas. «Elle permettrait aux gouvernements d'intervenir, par exemple par le biais de taxes à l'importation qui frapperaient des produits non conformes à ces règles.» Le but est de promouvoir ces droits en faveur des travailleuses et des travailleurs qui en sont privés car «le syndicat doit également se préoccuper du déséquilibre des échanges commerciaux et de leurs répercussions sur les employés partout dans le monde». L'objectif est aussi de lutter contre le dumping international pesant sur les coûts du travail. «Ces normes serviraient à faire pression sur les entreprises et les pays qui ne les respecteraient pas dans le but de pousser à améliorer l'ensemble de leurs comportements et de tenter d'empêcher, entre autres, la concurrence déloyale.»

Lutte internationale
Le syndicaliste insiste sur le fait que la création d'une telle certification ne peut se faire qu'à l'échelle internationale. Trop large? Trop ambitieux? «Face à la mondialisation, notre réponse doit également être internationale. Les échanges internationaux sont déréglementés et dictés par le profit à court terme, la spéculation. Les organisations financières et commerciales imposent leurs lois et les travailleuses et les travailleurs sont ainsi aspirés dans une logique de concurrence qui tire les conditions de travail et les régimes de protection sociale vers le bas. Bien sûr, le chantier est vaste, mais il faut bien commencer à agir là où nous sommes. Il s'agit de "penser global et agir local", comme le disent les altermondialistes. A cet égard, les manifestations d'indignation restent stériles si elles ne se traduisent pas par des actes. Il est primordial de proposer et d'exiger en premier lieu des mesures permettant un meilleur contrôle de l'économie et de lutter contre la spéculation, la fraude fiscale, la concurrence déloyale, l'évasion des capitaux.»
Hugues Guerrin observe que, «sous la pression de consommateurs responsables, toujours plus nombreux aujourd'hui, les labels ont le vent en poupe. On le voit dans les magasins: les labels de tous genres se multiplient. Les syndicats ne peuvent pas rester à la traîne. Il faut que nous soyons de la partie. Bien sûr, nous n'avons rien à vendre, mais nous pouvons influencer le choix des consommateurs. Côté entreprises, on voit également fleurir les normes ISO. Elles portent essentiellement sur le contrôle, la fiabilité et la qualité du processus de fabrication. On pourrait élargir ces exigences pour qu'elles portent aussi sur le respect des conditions de travail et des conventions collectives.» Pour promouvoir le label «socialement acceptable», le syndicaliste préconise de collaborer avec les ONG proches des valeurs syndicales. Sa démarche va également dans le sens des efforts de la Confédération européenne des syndicats (CES) qui travaille à l'amélioration de la norme de responsabilité sociale de l'entreprise (RSE) dans l'Union européenne.

Pierre Noverraz

 

Un syndicaliste engagé

Hugues Guerrin, 64 ans, père de deux enfants et domicilié à Sonceboz, a pris sa retraite en août dernier. Mécanicien au bénéfice d'un diplôme de contremaître, il était chef d'atelier à l'usine Sonceboz SA, dans son village. Syndiqué depuis 46 ans, Hugues est membre du comité régional Unia Transjurane où il est connu pour son engagement, son pragmatisme éclairé et son sens de la lutte et des valeurs ouvrières. Il a présidé la commission du personnel de son entreprise pendant de nombreuses années. Il a également été délégué syndical principal, responsable des secouristes et membre du groupe Sécurité et santé au travail (SST). «Nous avons pu obtenir la création d'une infirmerie et la désignation d'un chargé de sécurité, ce qui place cette entreprise à la pointe de ce domaine», souligne-t-il.
Côté vie publique, Hugues Guerrin fut conseiller municipal à Villeret et président de la commission scolaire de Sonceboz. L'homme est connu pour sa passion pour les sciences en général, pour la nature et la préservation de l'environnement. Il est membre du groupe d'entretien du sentier de la Combe-Grède mais aussi, et surtout, il est féru d'ornithologie. «En forêt, je parviens à identifier pratiquement tous les oiseaux par leurs chants.» Derrière sa maison, il a construit de ses mains, essentiellement avec des matériaux de récupération, une cabane pour sa collection de canaris. Modeste, il faudra que nous le pressions de questions pour qu'il avoue avoir glané plusieurs distinctions dans les concours de canaris, y compris un titre de champion suisse en 2003.
Hugues Guerrin a été très jeune confronté aux dures réalités économiques. «Mon père avait dû fermer son atelier de bracelets de montre en cuir, sous la pression de la concurrence asiatique.» L'homme a également vécu trois fermetures d'entreprises. Dans chacune d'entre elles, il faisait partie de la commission du personnel et a donc dû se battre pour les intérêts de ses collègues.

PN

 

 

Edition n° 42/43 du 17 octobre 2012

 
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