L'horlogerie: aussi une histoire de femmes
L'historienne Stéphanie Lachat ausculte le rôle des femmes dans l'histoire de l'horlogerie

L'historienne Stéphanie Lachat s'apprête à finaliser une étude sur le travail des femmes dans l'horlogerie jusque dans les années septante. Qui sont ces femmes qui ont contribué (et contribuent encore) de manière déterminante au succès de cette branche? Comment vivaient-elles et comment les considérait-on? La chercheuse nous livre ici quelques-unes de ses réponses les plus édifiantes.

Dès la fin du 19e siècle, les femmes représentent un tiers puis la moitié de la main-d'œuvre des fabriques horlogères suisses. Qui étaient ces femmes? Comment vivaient-elles? Quelles étaient leurs conditions de travail. Comment étaient-elles perçues par l'opinion publique, les syndicats ou les élites? L'historienne chaux-de-fonnière Stéphanie Lachat cherche depuis cinq ans des réponses à ces questions trop souvent reléguées à la marge de l'histoire, au fil d'un travail de doctorat soutenu par le Fonds national suisse de la recherche et dont elle présentera les conclusions en février prochain, à l'Université de Genève.

Un sujet peu exploré
«C'est un domaine peu exploré, peu documenté. Il y a peu de traces et elles sont dispersées.» Face à cet écueil, Stéphanie Lachat, ex-journaliste à L'Evénement syndical, a dû ratisser large pour rassembler les morceaux du puzzle. Elle a fouillé la presse régionale de l'époque, ausculté les rapports des inspecteurs du travail, interrogé des ouvrières, sondé les archives cantonales et régionales: «J'ai aussi eu la chance de pouvoir accéder aux archives de Longines, à Saint-Imier.» Couvrant la période allant de 1870 à 1970, la recherche porte essentiellement sur le Jura historique, et plus particulièrement sur le Jura bernois, région de grande concentration horlogère.
A la fin du 19e siècle, le travail féminin est généralement décrié au nom de l'idéal de la «femme au foyer». Exemple révélateur, l'auteur français Robert Pinot s'arrête en 1885 à Saint-Imier et écrit à propos des ouvrières d'horlogerie: «Elles ne sont plus mères, elles ne sont presque plus femmes, ce sont des ouvrières...» Cette vision semble pourtant épargner le Jura bernois. La plupart des élites, notables, patrons, notaires voient au contraire dans cette évolution l'opportunité pour les familles ouvrières de lutter contre la pauvreté. «Mais ces milieux ont évidemment un intérêt économique au travail des femmes parce qu'elles sont une main-d'œuvre disponible, bon marché, habile et souvent peu revendicatrice», note Stéphanie Lachat.

Haro sur la fabrique
A cette époque, «c'est la fabrique qui fait souvent figure de grand fossoyeur de la cohésion familiale en aspirant les femmes dans ses ateliers. D'aucuns regrettent le supposé bon vieux temps où hommes et femmes travaillaient ensemble à domicile. Mais au fil des années, ce sera au tour du travail à domicile d'être envoyé sur le banc des accusés. Les organisations horlogères, tant patronales qu'ouvrières, n'auront de cesse de se préoccuper du sort, souvent mauvais, des travailleurs et surtout des travailleuses à domicile.» Les inspecteurs fédéraux des fabriques dénoncent leurs conditions de travail dans un rapport daté de 1879: «Dans bien des cas, nous aurions souhaité aux libres ouvriers de l'industrie horlogère les locaux des esclaves des fabriques de coton», écrivent-ils. Les inspecteurs «vont jusqu'à dire que les 6 semaines après l'accouchement pendant lesquelles les mères sont interdites de fabrique - évidemment sans salaire - posent problème parce que la vie à la maison, et parfois le travail qu'on y fait, sont plus nuisibles pour la santé que la vie en fabrique. On s'inquiète également du fait que certains employeurs se servent du travail à domicile pour casser le prix, tout en fournissant des produits de moindre qualité que ceux réalisés en fabrique.»
En 1894, le Conseil fédéral prend position en notant que le travail en fabrique n'est pas toujours pénible et qu'à contrario le travail à domicile se fait dans des conditions souvent insalubres tout en favorisant les bas salaires et l'exploitation du travail des enfants. L'emploi en fabrique est considéré comme un moyen efficace de lutter contre la pauvreté. Et pas seulement par les autorités et les patrons. Exemple, «le pasteur de Saint-Imier, Georges-Frédéric Fayot, est en première ligne pour défendre l'emploi des femmes dans les fabriques. Il est l'un des premiers à s'engager en faveur de la création d'une crèche à Saint-Imier, "œuvre appelée à rendre de grands services aux familles pauvres de notre village" note-t-il dans le journal local en 1883. L'idée est de permettre aux deux parents, donc aux mères, de travailler afin que les familles puissent vivre plus décemment et mieux élever et protéger leurs enfants.» Dans ce sillage, et souvent à l'initiative des bonnes œuvres bourgeoises, des jardins d'enfants, des classes gardiennes et des colonies de vacances vont être créés. Dans ces dernières, «des archives indiquent que les enfants sont pouillés et pesés avant et après leur séjour».

Opposition syndicale
Stéphanie Lachat note que «l'attitude positive des élites face à l'emploi des femmes est guidée par des intérêts sociaux, politiques et économiques. On cherche à éviter la paupérisation et donc les troubles sociaux que cela pourrait entraîner en des temps où le discours socialiste, voire communiste et anarchiste, prend de l'ampleur.»
A l'époque, ce sont les mouvements ouvriers et les syndicats qui s'opposent le plus fermement à l'emploi des femmes. «Ils craignent la concurrence que les femmes et leurs bas salaires font aux hommes dans les ateliers. On parlerait aujourd'hui de dumping. Le souhait de la gauche politique et syndicale est de revaloriser les salaires des hommes pour que leur femme n'ait pas besoin de travailler. Toutefois, le mouvement ouvrier va progressivement prendre la mesure de la réalité irréversible de l'emploi des femmes. Et ses revendications se déplacent alors sur l'égalité des salaires entre hommes et femmes. Mais plus qu'une mesure d'égalité, c'est un moyen d'écarter les femmes car ils savent bien qu'à l'époque, si un patron doit payer une femme autant qu'un homme, il prendra un homme.»

Division des sexes
Depuis le début de l'industrie horlogère, il existe une séparation des tâches en fonction des sexes. Exemples: «L'ébauche, le sertissage, le réglage sont plutôt du domaine des femmes alors que le terminage, le remontage, le visitage sont de celui des hommes.» Mais cela n'empêche pas la coexistence en fabrique. De quoi soulever l'opprobre des gardiens de la morale qui s'élèvent contre cette «promiscuité». D'aucuns préconisent que les heures d'entrée et de sortie des femmes soient décalées par rapport à celles des hommes. «Cette solution ne sera pas retenue dans les fabriques. Mais elle sera en revanche appliquée à l'Ecole d'horlogerie de Saint-Imier, au moment où les filles y font leur apparition avec l'ouverture de la classe de régleuses en 1912.»
L'historienne note également qu'à l'époque, «l'emploi des femmes ne doit pas nuire à la tenue des ménages. Elles sont donc condamnées à la double tâche.» La première Loi sur les fabriques, en 1877, prévoit pour les femmes «lorsqu'elles ont un ménage à soigner», de quitter leur poste une demi-heure avant l'heure normale de la pause de midi. Le travail de nuit et du dimanche leur est strictement interdit. Suite à la révision de cette loi en 1925, les employeurs seront ensuite tenus de libérer les femmes qui en font la demande le samedi après-midi pour tenir leur ménage.

Les Italiennes
Depuis ses débuts, «l'industrie horlogère du Jura bernois a recruté du personnel bien au-delà de son bassin local, notamment dans les régions rurales du Valais et du Tessin. Par contre, le recrutement horloger à l'étranger est complètement interdit, et cela dans toute la Suisse.» Les portes vont s'ouvrir vers la fin des années cinquante, sous la poussée d'une pénurie de personnel liée au boom de l'horlogerie. On fait appel à des Italiennes. «Chez Longines par exemple, une cinquantaine d'ouvrières sont recrutées en 1957. Mais elles sont renvoyées une année plus tard en raison du chômage. Puis dès la reprise, l'entreprise réengage des ouvrières italiennes. En effet, la loi voulait qu'en cas de crise, le personnel étranger devait être renvoyé en premier.» Ces travailleuses étrangères doivent obéir à d'autres contraintes encore. «Leur permis de séjour est lié à leur permis de travail. Elles n'ont pas le droit de travailler à domicile et sont généralement écartées des professions qualifiées. De plus, les jeunes mères qui travaillent en fabrique ne disposent pas du réseau social dont bénéficient les Suissesses pour la garde des enfants. Et pas de grand-maman à disposition».
Stéphanie Lachat est aujourd'hui en train de compléter ce volet portant sur le travail des Italiennes. C'est la dernière touche de son étude qui s'achèvera dans quatre mois. Et dont on espère qu'elle tirera un livre.

Pierre Noverraz

 

Edition n° 42/43 du 17 octobre 2012

 
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