Soudées par l'amitié et la lutte
Repasseuses retraitées, Marisa Rappaz et Rose Costa participent à toutes les manifestations d'Unia

Elles sont comme les deux doigts d'une main. Et se comparent volontiers à un vieux couple pour évoquer leur amitié. Et pour cause. Elles se connaissent depuis cinquante ans. Habitent à dix minutes l'une de l'autre. Ont travaillé plusieurs décennies dans la même clinique à Saint-Maurice, en Valais, comme repasseuses. Viennent les deux d'Italie. Aiment jouer aux cartes ou simplement bavarder et passer du temps ensemble. Et participent à toutes les manifestations d'Unia. Par solidarité avec leurs enfants et les personnes actives. Parce que trop de «patrons continuent à écraser les employés et à s'enrichir sur le dos de leur personnel». Que trop d'ouvriers doivent «tirer le diable par la queue et faire attention à tout». Une culture de lutte héritée de leur mari, qui étaient tous deux syndiqués. Roger, l'époux de Marisa, travaillait comme convoyeur de trains de marchandises et était membre du SEV. Salvatore, le mari de Rose, exerçait la profession de chauffeur poids lourd. D'abord au Sib puis à Unia, le Sicilien n'a eu de cesse de lutter pour la défense de ses droits et de ceux de ses collègues. «Il était très combatif. Il se battait déjà en Italie. Il a même une fois saisi le tribunal car il n'avait pas reçu l'intégralité de son salaire. Avec succès... Il aidait aussi beaucoup ses compatriotes qui ne maîtrisaient pas le français. Il m'a demandé de poursuivre dans cette voie. Je continue», raconte Rose alors que Marisa précise qu'avec les années de son mari, elle comptabilise 60 ans de syndicalisme, «diplôme» à la clef.

En lutte
Dans ce contexte, les alertes septuagénaires n'ont pas hésité à répondre présentes à l'appel à manifester, le 22 septembre dernier à Berne, pour une place industrielle helvétique forte et la préservation des emplois. «Quand Unia nous convoque, on vient», affirment-elles avec une joyeuse énergie. Et aussi ravies de ce moment de convivialité et de retrouvailles avec des anciens collègues de leur mari. Drapeau au poing et casquette Unia vissée sur la tête, reprenant les slogans du syndicat, les deux copines ont bravé la pluie et arpenté les rues de la capitale. Non sans regretter toutefois le nombre restreint de jeunes participant au défilé. «Il y a aujourd'hui plus de personnes âgées que de jeunes à ces rencontres. C'est un défaut des Suisses. Ils ne sont pas assez combatifs. Ils se laissent souvent marcher dessus. Se disent que ça ne va pas si mal», déplore Marisa. Pas dans la nature de cette native de Domodossola qui se souvient des bagarres menées sur son ancien lieu professionnel, «pour de bonnes conditions de travail, sur la question des horaires...». «Dans les années septante, nous gagnions environ 3 à 3,50 francs par heure. Quand j'ai pris ma retraite, en 2004, le tarif s'élevait à quelque 20 francs.» Mais si Rose et Marisa, respectivement mère de trois et deux enfants, ont bossé dur entre la tenue de leur foyer et le repassage professionnel, elles estiment avoir eu des existences heureuses. Et quand bien même elles n'ont pas pu faire des études.

Silence et propreté
«On n'a pas à se plaindre. On est contentes de nos vies et d'être venues dans ce pays. Même pour des milliards je ne voudrais pas rentrer en Sicile», assure Rose qui a rejoint avec ses deux premiers enfants Salvatore à Saint-Maurice le 4 novembre 1964, trois ans après son immigration dans nos frontières. Discours similaire de Marisa qui se dit, sans l'ombre d'une hésitation, Suisse. «J'aime tout ici même si la première année a été difficile en raison de la langue et parce que je m'ennuyais de mes proches.» Ce qui l'a le plus frappée dans notre pays? «La propreté. Très appréciable. J'ai été aussi étonnée par la manière de parler ici des gens. Très doucement. En Italie, on parle fort. On croit souvent qu'on se chicane...», relève Marisa qui a rencontré son époux à Saint-Maurice. Rose relève pour sa part avoir été surprise par le climat de confiance régnant à son arrivée dans le pays. «On laissait les portes ouvertes, le lait sur le seuil. Et il n'y avait pas de vol.» Attitudes qui, depuis, ont changé...

Employés plus stressés
Et sur le front professionnel, quels changements observent-elles? «Les employés sont désormais constamment stressés, sur le qui-vive, s'interrogeant s'ils seront toujours à la même place demain. Ils doivent être multifonctions. Ceux qui perdent leur poste à l'âge de 50 ans et plus sont souvent foutus... Et puis, on remplace les humains par des machines. Qui paiera l'AVS dans le futur?...», lance, volubile, Marisa. Rose, plus effacée que son amie sur ces questions, note tout de même de son côté un nombre croissant de pauvres. Autant de raisons qui pousseront encore et encore les militantes à participer aux manifestations syndicales. «On devrait davantage faire écho de ces mobilisations dans les médias», soupire Rose... «Mais ce n'est pas possible, rétorque Marisa. A cause des lobbys...» Et d'ironiser gentiment sur le fait «qu'aucun conseiller fédéral ne soit jamais venu rencontrer les manifestants.» Pas de quoi décourager les deux amies qui affirment que, tant que Dieu leur prêtera la santé, elles seront de la partie. On compte sur lui!

Sonya Mermoud

 

Edition n° 42/43 du 17 octobre 2012

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page