Je crois en toutes les religions
Ancien directeur des musées d'ethnographies de Neuchâtel et Genève, Jacques Hainard mène une retraite active

Le respect est sa devise et l'esprit critique le rend heureux. Deux traits de la riche personnalité de Jacques Hainard qui, s'il se dit séduit par l'Afrique ou des villes comme New York, Paris et Berlin, apprécie d'autant plus ces lieux qu'il sait pouvoir revenir à tout moment dans le Jura neuchâtelois, sa terre d'origine. Une région qu'il aime particulièrement et où il profite, dans son ancienne ferme du 17e siècle, près de Fleurier, de se ressourcer. Au calme. Dans un écrin de verdure. Et en coulant une retraite active, entre son mandat politique, la participation à des colloques et conférences, la lecture, l'écriture... tout en bénéficiant du «luxe extrême» de pouvoir se coucher sans régler son réveil. Et de rêvasser quand il en a envie, même s'il trouve difficile d'apprendre à ne rien faire. Et pour cause. L'ethnologue, ancien directeur des musées d'ethnographie de Neuchâtel et Genève, auteur de nombreux ouvrages, a consacré son existence à sa profession. Pas d'autres passions ou loisirs. «J'ai toujours fait la même chose. Sans rupture», affirme Jacques Hainard. Une carrière dont il s'estime satisfait ayant eu la chance, précise-t-il, d'avoir joui d'une grande liberté.

Concepts bousculés
Un rien frondeur, Jacques Hainard a bousculé les concepts de musée classique. Mais rien de gratuit dans sa démarche. L'homme veut alors provoquer l'interrogation, inciter le visiteur à se poser des questions. Sur sa manière de penser. Sur ses discours et attitudes. L'occasion lui est donnée à Neuchâtel où il est nommé, en 1980, au poste de conservateur du musée d'ethnographie. A une époque où l'on promeut toujours une «muséologie de la juxtaposition». Cet assemblage des choses ne séduit pas le nouveau responsable qui prône une «muséologie de la rupture». Une utilisation des objets pour «développer des propos, raconter des histoires, forger des regards critiques». Dans ce contexte, l'ethnologue n'hésite pas, par exemple, à mélanger des éléments de la culture d'autres populations à la nôtre. Si exposer les premiers reste important, il veut générer des changements dans les comportements, éviter que l'on vienne au musée seulement «pour se prosterner» devant des reliques, favoriser les questionnements. «L'idée? Que le spectateur sorte en se demandant ce qui motive ses réflexions sur des sujets les plus divers. Les chômeurs, les banquiers, les syndicats, les relations au religieux, aux animaux - un dernier sujet pour le moins sensible -, etc.», explique Jacques Hainard.

Une présence qui dérange...
Identifier les modes de fonctionnement, rompre avec les stéréotypes... Des objectifs faisant partie du travail d'ethnologue qui, rappelle Jacques Hainard, a pour mission de tenter de comprendre comment des groupes sociaux vivent, pensent, de quelle manière leurs relations s'articulent. «Si, jusque dans les années soixante, les ethnologues étaient des spécialistes des sociétés extra-européennes, aujourd'hui, ils se penchent sur le monde entier. Aussi sur des microcosmes comme les prisons, les hôpitaux, les usines, les supermarchés... On peut tout étudier. Analyses participantes qui se mènent sur le terrain, avec les groupes cibles, en les écoutant.» Parmi les thématiques qu'il jugerait aujourd'hui particulièrement intéressantes, celle touchant au religieux. «Une présence qui souvent dérange. On pourrait par exemple essayer de comprendre pourquoi le port des foulards, de barbes gêne. Les raisons de ces comportements.»

Des observateurs du petit
Pas de complaisance pour autant pour une ethnologie du passé «très relativisante», acceptant de facto les usages même répréhensibles de certaines sociétés, comme la lapidation de femmes adultères. «Aberrant. Aujourd'hui on apprend à connaître les autres, à respecter leur façon d'être, mais les droits humains priment et méritent qu'on s'oppose aux pratiques qui les violent.» Une option critique qui explique aussi pourquoi la discipline est peu courtisée par le politique, «préférant les économistes, les sociologues». «Nous n'établissons pas de statistiques. N'analysons pas de grandes entités. Nous sommes des observateurs du petit.» Observation que poursuit aussi aujourd'hui Jacques Hainard au niveau... politique, désireux de contribuer à la résolution de problèmes de société. Elu député au Grand Conseil neuchâtelois, l'homme s'est présenté sous la bannière socialiste. «Peut-être parce que l'ethnologue est, entre guillemets, plus proche du peuple. Qu'il est soucieux d'une certaine égalité.» Approche humaniste d'un homme qui, à 69 ans, se qualifie comme un «pessimiste optimiste». «Les êtres sont intelligents. Il n'y a pas de sociétés stupides. Toutes se structurent, s'inventent des règles. Et en même temps, en dépit de l'accumulation des connaissances scientifiques, philosophiques, etc. on continue à s'étriper. Ces additions des savoirs ne servent à rien», soupire Jacques Hainard qui nourrit un rêve: celui que toute la planète puisse manger, tous les jours. «Si j'étais Dieu, j'essaierais de faire ça», sourit-il. Commentaire d'un croyant? «Je crois en toutes les religions. Je suis catholique à Rome, protestant à Genève, animiste au Congo, bouddhiste... A ma mort, je devrais ainsi avoir une chance de m'en tirer avec élégance. Mais je ne suis pas pressé.»


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 44 du 31 octobre 2012

 
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