La paix du travail souffle ses 75 bougies
A l'occasion des 75 ans de la paix du travail, les entrepreneurs romands et Unia ont réfléchi sur les fondements de ce principe

A l'occasion des 75 ans de la paix du travail, le Centre patronal, la Fédération des entreprises romandes Genève, la Fédération vaudoise des entrepreneurs et Unia ont organisé, le 30 octobre dernier à Tolochenaz, en terre vaudoise, un important colloque sur le sujet, porté par nombre de spécialistes. Ce thème a été abordé sous les angles historique, doctrinal, économique, et concret. Entre mythe, tradition helvétique et volonté de préserver de part et d'autre le dialogue social.

Les 15 mai et 19 juillet 1937 marquent un important tournant dans l'histoire sociale suisse. C'est en effet à ces deux dates qu'ont été respectivement signées les Conventions collectives de travail de l'horlogerie et de l'industrie des machines. Des accords par lesquels les parties s'engagent alors à n'user d'aucun moyen de combat tel la grève ou le lock-out lors d'éclatement d'éventuels litiges. 75 ans plus tard, ce principe de la paix du travail, et plus particulièrement le partenariat social, continue à être valorisé côté patronal comme syndical. Mais pas à n'importe quel prix, comme le rappelleront les représentants d'Unia lors du colloque qu'ils ont, avec les entrepreneurs romands, organisé pour cet anniversaire. Un événement qui a réuni quelque 120 personnes venues écouter une brochette de spécialistes de la question. Historiens, économistes, secrétaires patronaux, syndicaux ont abordé la thématique sous ses angles actuels et passés, analysé les importantes mutations du monde du travail, l'impact de la financiarisation, la pertinence des conventions collectives de travail (CCT) ou encore les problèmes de désyndicalisation et de représentativité.

Positif mais à renouveler
Si, en ouverture de la journée, Renzo Ambrosetti, coprésident d'Unia, a souligné les importants progrès générés par les Conventions collectives durant des décennies, il n'a pas pour autant occulté les carences d'un partenariat social plus récent. «Les employeurs et leurs organisations se plaisent à vanter, tant et plus, les éminents mérites du partenariat social, figure de proue du modèle économique helvétique. C'est une mélodie tentatrice, décidément. Mais regardons la réalité du monde de l'emploi en face, avec les évolutions qui l'ont sillonné depuis plus de vingt ans. Le constat a alors de quoi inquiéter: le partenariat social pratiqué de nos jours a cessé d'être la force motrice du progrès - pour ne pas dire pire.» Et le coprésident d'Unia de rappeler la grande dérégulation des années nonante, le fameux Livre blanc, une économie de plus en plus à la merci des actionnaires, les tentatives de flexibilisation à grande échelle des conditions normatives de travail... «Combien de fois les employeurs ne se sont-ils pas servis du prétexte du partenariat social pour attenter aux réglementations du droit du travail et pour s'en prendre, par la même occasion, aux dispositions des conventions en vigueur? Non, tout ne va pas mieux dans le meilleur des mondes, n'en déplaise aux thuriféraires du modèle suisse...» Critique, Renzo Ambrosetti n'en a pas moins manifesté son attachement au partenariat social qu'il juge nécessaire de redynamiser. Un renouvellement d'autant plus indispensable dans le contexte de la libre circulation des personnes, des pressions insupportables exercées sur le marché de l'emploi et la sous-enchère salariale pratiquée par des prestataires étrangers intervenant en Suisse, d'une crise financière utilisée pour tirer les conditions des travailleurs à la baisse... «Nous privilégions incontestablement la voie conventionnelle. A défaut, les employeurs se devront de composer avec l'ingérence de l'Etat pour prohiber des salaires de misère qui mettent en péril notre économie dans son intégralité.»

«La loi a ses limites...»
La politisation du dialogue social... Un sujet qui a également retenu l'attention de l'assistance. Sabine von der Weid, secrétaire de l'Union des associations patronales genevoises, a estimé qu'il valait mieux privilégier la concertation entre patrons et syndicats, avec, pour but, la recherche d'un consensus. Pour cette dernière, «la loi a ses limites et ne répond jamais dans l'urgence.» S'étonnant que les représentants des travailleurs en appellent de plus en plus à l'intervention du législateur, elle s'est interrogée sur l'opportunité de la démarche. «Aveu de faiblesse?... Les syndicats perdent pourtant ainsi de leur influence dans le partenariat social.» Pour Sabine von der Weid, l'action des syndicats doit être différente de celle politique. Leur implication dans ce champ est jugée «contre-productive», «préjudiciable». Arguant aussi une perte de proximité - le Conseil fédéral étant éloigné des réalités locales - elle a conclu que «la politisation du dialogue social fragilisait la paix sociale». Pas de l'avis de Saverio Lurati, secrétaire syndical Unia et député tessinois qui a relevé de son côté qu'elle était un outil indispensable sur un marché mondialisé, confronté aux défis de la libre circulation, aux effets négatifs de la concurrence de millions de travailleurs; un monde où le chômage des jeunes ne cessait de progresser, les coûts de la santé d'augmenter... Pour Saverio Lurati, l'efficacité du dialogue social est liée à la représentativité des partenaires syndicaux et patronaux.

A la croisée des chemins
Un thème sur lequel s'est notamment exprimé Pierluigi Fedele, secrétaire régional d'Unia Transjurane qui, le constat de l'affaiblissement des syndicats étant établi depuis les années 90, a évoqué les principaux défis alors et toujours à relever. Parmi ceux-ci, la tertiarisation de l'économie (secteurs peu organisés, côté syndical et patronal), la désindustrialisation correspondante, la financiarisation de l'économie avec pour corollaire la rupture du lien entre l'entreprise et la vie locale, entre la réalité des travailleurs et les centres de décision, la perte du sentiment d'appartenance. S'y ajoutent encore la féminisation du marché du travail, l'individualisation des rapports professionnels, l'augmentation des formes de travail précaire mais aussi les mutations du patronat, moins enclin au compromis social, aux CCT. «Autant de facteurs qui ont bouleversé les méthodes traditionnelles du recrutement syndical, occasionnant des pertes de membres» a relevé le syndicaliste. Et de conclure: «Le partenariat social et son corollaire, la paix du travail, sont certainement à une croisée des chemins dans ce pays. Les pressions exercées par l'environnement économique et politique ne faisant qu'accentuer les transformations profondes survenues pendant les années 90.»

 

La main invisible, la cravache ou la guilde

L'évolution «culturelle» du patronat et du monde ouvrier: tel était l'objet des exposés d'Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d'Unia Genève et Pierre-Michel Vidoudez, secrétaire patronal de la Fédération vaudoise des entrepreneurs. Le premier a notamment insisté sur les importantes mutations dans l'organisation et la structure du travail et la financiarisation de l'économie, avec, pour corollaire, des faibles réinvestissements dans l'outil de production, l'économie réelle. Il a évoqué le pouvoir des actionnaires, l'internationalisation du patronat - «50% des dirigeants sont aujourd'hui des étrangers» - et leurs conséquences négatives sur la redistribution des richesses, soulignant les écarts toujours plus grands entre hauts et bas salaires. Alessandro Pelizzari a également relevé que le patronat était de moins en moins intéressé à des négociations. Que la couverture conventionnelle était en baisse. Avec pour résultat l'éclatement de grèves dans des milieux inhabituels, comme à Merck Serono. Le second a lui aussi fait état des mutations dans le monde du travail, entre délocalisation, restructuration, sous-traitance, travail au noir, standardisation des méthodes, course effrénée au meilleur marché, non-respect des normes... et évoqué trois pistes possibles: «La main invisible» qui consisterait à ne rien faire, «la cravache étatique», soit un durcissement des lois et un renforcement des contrôles administratifs - peu souhaitable selon lui - et enfin, «la guilde». Et Pierre-Michel Vidoudez, favorable à cette solution, d'en rappeler la définition: «Il s'agit d'une association privée de commerçants ou d'artisans groupés sur une base volontaire pour la défense de leurs intérêts, pratiquant une activité commune, et dotée de règles et privilèges précis en dehors du contrôle étatique. C'est vers le renouveau de ce concept que nous nous orientons...»

SM

 

 

Edition n° 45 du 7 novembre 2012

 
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