La Suisse m'a tout donné
Après 33 ans de travail chez Cimo, le syndicaliste Giovanni Cutruzzolà a pris le chemin de la retraite

Soirée conviviale le 25 octobre dernier dans les locaux de la Colonie italienne de Monthey. Pour marquer son départ à la retraite, Giovanni Cutruzzolà avait organisé, à l'intention de sa famille et de ses collègues, un délicieux et pantagruélique repas, révélateur de sa générosité et de sa sociabilité naturelles. Mais ni larmes ni regrets au rendez-vous. Pas même un pincement de cœur. Le natif de Calabre qui a consacré 33 ans de sa vie à l'entreprise Cimo à Monthey - anciennement Ciba-Geigy - d'abord comme conducteur de chaudière puis thermiste, pour terminer comme chef d'équipe, a tourné la page avec enthousiasme. «La retraite, c'est la liberté d'esprit, une sensation de légèreté, surtout avec le sentiment d'avoir bien fait son travail», affirme-t-il. Des années de labeur appréciées, aussi bien d'un point de vue humain qu'au niveau de l'activité même. «Ma carrière professionnelle s'est révélée magnifique. Une véritable école de vie. Le boulot était intéressant, varié; les relations avec mes collègues et supérieurs, très enrichissantes. Tous m'ont beaucoup apporté.» Commentaire élogieux d'un homme qui aura pour sa part largement contribué aux «bonnes» conditions de travail et à l'ambiance «positive» régnant dans l'entreprise. Et ce dans un contexte marqué par les fusions, les débuts de la mondialisation et les périodes d'incertitude l'accompagnant.

Village à moitié vide
«Mon souvenir professionnel le plus marquant? La fusion entre Ciba-Geigy et Sandoz, qui débouchera sur la création de Novartis. Alors qu'une partie d'entre nous a été réunie sous l'enseigne Cimo. Une nouvelle société qui a dû se reconstruire, asseoir sa crédibilité», raconte Giovanni Cutruzzolà qui participera activement au partenariat social. Membre de la commission ouvrière puis de celle des employés, Giovanni Cutruzzolà n'a eu de cesse de s'impliquer dans la défense des droits de ses collègues. Avec une passion et une détermination que nombre d'invités relèveront lors de la soirée, comme ils souligneront ses talents de «fin stratège et de négociateur hors pair» et «son grand cœur». Un «gars magnifique» qui œuvre également dans la Commission de l'intégration des étrangers de la ville et milite au PS. «Les motivations de mes différents engagements? J'ai énormément reçu de ce pays. Il m'a tout donné. A moi aussi de contribuer à ce qu'il perdure comme il est», répond le Calabrais rappelant, amusé, que lors de son entrée à Cimo son chef avait été averti au préalable de son appartenance au Parti communiste italien... Une affiliation faite à l'âge de 13 ans et qui, se remémore-t-il, incitait les femmes de son village natal à fermer les fenêtres à son passage, «comme si elles voyaient le diable»... Souvenirs auxquels se mêlent ceux d'années particulièrement difficiles dans cette Italie du Sud alors agenouillée par la précarité et la misère. «Quand j'étais enfant, je voyais au printemps mon village se vider. La moitié des hommes partaient gagner leur vie à Monthey. Et revenaient avec de beaux costumes, une montre, un vélo, etc. Je pleurais. Je me disais que quand j'aurais 18 ans, il n'y aurait plus de boulot pour moi.» A tort...

La famille d'abord
Après avoir terminé l'école obligatoire et travaillé comme journalier à la campagne, dans le bâtiment, la plomberie... le jeune homme boucle à son tour ses valises pour le Valais où il est employé par différentes entreprises avant d'entrer le 1er mars 1973 à la Ciba-Geigy. Un an plus tôt, il fait la connaissance de Francine, une Montheysanne avec qui il aura trois enfants. «Je l'ai rencontrée le 11 février 1972. J'ai su immédiatement qu'elle deviendrait ma femme» affirme Giovanni Cutruzzolà qui l'épouse quelques mois plus tard, comptabilisant aujourd'hui fièrement 40 ans de mariage. Et précisant qu'il place la famille en tête de ses priorités. Une source de bonheur qu'il pourra aujourd'hui mieux exploiter. «J'aurai plus de temps à consacrer à mes proches. L'Italie sera aussi davantage présente dans mon existence. Je ne l'ai jamais vraiment quittée, je n'ai manqué aucune votation mais je vais en profiter plus souvent», relève l'homme naturalisé précisant: «Un Suisse de plus, ça ne fait pas un Italien de moins.» Au programme aussi de son agenda, désormais libéré des contraintes professionnelles, le jardinage et les voyages. Sans oublier de rêver... «Impératif. Le rêve empêche de fermer des portes et évite les trous noirs», plaide cet utopiste qui ne désespère pas voir l'avènement d'une société offrant à chacun une place. Et, à un niveau personnel, imagine peut-être reprendre des études. «Jeune, j'aurais voulu suivre l'Université, me former en sciences humaines ou en sociologie. Mais c'était impossible. Nous étions dix enfants... Je verrai si j'ai encore la volonté de relever ce défi» note le retraité néanmoins satisfait de son parcours. «Si c'était à refaire, je ne changerais rien. Tout au plus je m'engagerais encore davantage au niveau syndical. Et si j'aimerais revenir à mes vingt ans, c'est seulement pour... marier une nouvelle fois ma femme.» Si ce n'est pas de l'amour ça...


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 45 du 7 novembre 2012

 
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