La banque qui dirige le monde
Comment l'empire Goldman Sachs influence les pouvoirs et transforme la planète en casino géant? un film français l'explique

La banque américaine Goldman Sachs, après s'être enrichie en pariant sur la faillite des ménages américains (crise des subprimes), a été l'une des protagonistes majeures de la crise européenne en maquillant les comptes de la Grèce puis en spéculant contre l'euro. Un film intitulé «La banque qui dirige le monde», récemment passé sur la chaîne Arte, met en lumière les pratiques de cet empire financier tentaculaire.

Banque géante dont les actifs sont deux fois plus élevés que le budget de la France (700 milliards d'euros), Goldman Sachs est un empire financier qui étend ses tentacules sur toute la planète, la transformant en casino géant. Elle emploie 35000 personnes dans 32 pays. Ses conseillers sont partout où se prennent les décisions gouvernementales et des anciens collaborateurs occupent bon nombre de postes clés du pouvoir, à commencer par Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne. Comment fonctionne cette banque dont le siège, à New York, s'abrite derrière un mur de discrétion. Un film documentaire intitulé «La banque qui dirige le monde» nous le révèle. Il est le fruit de l'enquête de Marc Roche, journaliste au Monde et Jérôme Fritel, grand reporter et rédacteur en chef de l'émission «L'Effet Papillon» sur Canal+.

Casinos dissimulés
Goldman Sachs, «après s'être enrichi pendant la crise des subprimes en pariant sur la faillite des ménages américains, a été l'un des instigateurs de la crise de l'euro en maquillant les comptes de la Grèce puis en misant contre la monnaie unique. Un empire de l'argent sur lequel le soleil ne se couche jamais, qui a transformé la planète en un vaste casino», note le site de la chaîne Arte, qui vient de diffuser ce documentaire.
Le film s'articule autour d'une série de témoignages édifiants. En préambule, Katya Wachtel, journaliste du site australien Business insider, souligne que Goldman Sachs n'est pas seul en cause. «Si on allait dans la cuisine des autres banques, ce serait aussi très laid. Il y a toujours un fossé entre la morale et la loi. C'est ce fossé que le gouvernement et les procureurs tentent perpétuellement de combler en créant de nouvelles lois. Mais les banquiers sont malins, incroyablement intelligents. Ils viennent des meilleures écoles du pays et ils vont contourner les nouvelles réglementations.» John Cassidy, journaliste du The New Yorker constate que «les banques ne sont plus des banques. Ce sont en grande partie des machines spéculatives. Elles utilisent l'argent que vous y avez déposé mais elles s'endettent aussi pour accroître leur capacité à investir dans des tas de choses. Les banques ont commencé à jouer. Elles font des paris. Elles spéculent pour leur propre compte et elles se font appeler banques d'investissement. Les banques françaises ou allemandes ont développé des banques qui à tout point de vue ressemblent à Goldman Sachs ou à Morgan Stanley. Ce sont des casinos dissimulés à l'intérieur de ce qu'on croit être des banques de dépôt à l'ancienne.»

Economie parasitée
Les auteurs du film affirment que «depuis 80 ans, derrière chaque grande crise on trouve Goldman Sachs. Déjà en 1929 elle était à l'origine du krach boursier. Aujourd'hui Goldman stocke des milliers de tonnes de zinc et d'aluminium pour en faire monter les prix et d'après le Wall Street Journal, Goldman conseille à ses clients de parier sur l'écroulement financier de l'Europe.»
Susan Webber, ex-Goldman Sachs, conseillère en investissements, décortique le mécanisme de la finance de casino. Dans les années 80 et 90, «le marché des produits financiers dérivés s'est développé, or il est très peu réglementé». Ces produits rentables et dérégulés ont «donné une place beaucoup plus importante aux traders. Or les traders sont des prédateurs. Leur but est de prendre aux autres tout ce qu'ils peuvent. Ils fonctionnent selon la loi de la jungle. Pour eux, si quelqu'un est assez idiot pour acheter un produit au mauvais prix, c'est son problème. Et comme ces gens prenaient du pouvoir chez Goldman, leur mentalité est devenue prédominante (...) Tout marche à l'envers. La finance est censée servir les entreprises, soutenir l'industrie, aider l'économie à se développer, donc elle ne devrait pas prélever tant d'argent, sinon ce n'est plus un soutien, c'est un parasite. Le 2e problème est qu'il est beaucoup plus rentable de détruire l'économie que de la soutenir.»


Amende pour abus

S'agissant du réseau d'influence de Goldman Sachs, les auteurs soulignent que ses collaborateurs occupent des postes très importants au gouvernement américain. L'un d'entre eux, Henri Paulson, sous l'ère Bush, a organisé en 2008 «le plus grand sauvetage de banques jamais réalisé et veillé à ce que Goldman en profite largement». Certains dirigeants de cette banque deviennent même gendarmes du marché, «ce qui revient à nommer le renard pour surveiller le poulailler. En sens inverse, on voit des ministres et des magistrats devenir des employés de Goldman. Ils sont des centaines à occuper des postes clés.» Exemples: le gouverneur de la Banque du Canada, le ministre du Commerce du Nigeria, un des dirigeants de la Banque d'Angleterre ou le nouveau président de la Banque centrale européenne Mario Draghi qui fut vice-président de Goldman Sachs Europe.
En 2010, Goldman Sachs est condamné à payer une amende de 550 millions de dollars pour avoir abusé un certain nombre de ses clients. Celle qui a révélé cette affaire, la journaliste du The New York Times Louise Story, donne un exemple de ces pratiques: «L'hôpital de Pittsburgh avait acheté à Goldman des titres mis aux enchères. Et c'était des placements à court terme dont la valeur variait constamment. Mais début 2008, ce marché s'est asséché. Goldman a été la première banque à s'en retirer, contribuant ainsi à sa baisse. Or depuis des mois, l'hôpital de Pittsburgh demandait à Goldman s'il fallait vendre. Goldman leur répondait non. Et quand tout a baissé, c'est l'hôpital qui a subi les pertes. Tout seul!» La journaliste ajoute: «Au moment où Goldman a baissé la valeur des titres de crédits immobiliers, elle pariait en même temps sur leur baisse. Ses clients croyaient que Goldman était un courtier neutre. Ils ne savaient pas que plus la banque dévaluait les titres de ses clients, plus la baisse du marché lui rapportait de l'argent.»

L'arbitre sur la touche
Le documentaire montre ensuite comment la banque a parié sur l'effondrement des crédits immobiliers (subprimes) qui a ruiné des centaines de milliers de familles américaines. Le scandale était si énorme que les représentants de Goldman ont été convoqués au Sénat pour s'en expliquer. Edward Kaufman, sénateur du Delaware, faisait partie de la commission qui interrogeait publiquement les banquiers. Aujourd'hui, il est choqué qu'aucun d'eux ne soit allé en prison. «Ils vendaient un produit financier à quelqu'un en lui disant que c'était un très bon investissement et au même moment, proposaient à d'autres de parier sur la baisse de cet investissement.» Le sénateur déplore un déficit de réglementation. Quant à l'autorégulation, il la qualifie d'illusion. «Cela ne fonctionne pas plus dans la finance que dans la rue et dans le sport. Imaginez que pendant un match on dise: les arbitres nous gênent, ils ralentissent le jeu avec leurs coups de sifflet, il faut s'en débarrasser. Imaginez qu'on chasse du terrain tous les arbitres. Je n'aimerais pas rester plus de cinq minutes au milieu de ce match. C'est pourtant ce qu'ils nous proposent. C'est comme si on supprimait la police dans les rues.» Autre inquiétude, les transactions ultrarapides sur ordinateurs. «Aucune autorité des marchés financiers ne peut déterminer ce qui se passe dans les échanges à haute vitesse et c'est incroyablement dangereux.»
Les auteurs du film le confirment. «Aujourd'hui, la plupart des transactions sont effectuées en dehors du contrôle des Bourses, directement entre les ordinateurs d'une banque à l'autre, en toute discrétion, à la vitesse de la lumière. Et quand le prix du blé, du café, du soja, du pétrole double ou triple, ce n'est plus sous l'effet de l'offre et de la demande mais c'est parce que Goldman et ses concurrents utilisent des rumeurs ou les fabriquent pour gagner leurs paris sur la hausse ou la baisse des prix.»

L'austérité forcée
Les géants de la finance pèsent lourdement sur le sort des Etats et de la dette publique. Chris Hedges, ancien correspondant de guerre au New York Times et lauréat du prix Pulitzer le confirme: «S'ils déclarent qu'un Etat est insolvable, les conséquences sont terribles. Parce qu'ils imposent au gouvernement de prendre des mesures d'austérité qui appauvrissent la société. Ils l'ont fait avec la Grèce, ils l'ont même fait avec les Etats-Unis. Nous sommes tous les otages de leurs spéculations.» Selon lui, les acteurs des institutions financières sont devenus intouchables. «On ne peut pas les arrêter. Ils ont pillé le Trésor américain et continuent à jouer dans leur casino comme avant 2008, lorsque l'explosion de la bulle a fait perdre 17000 milliards aux petits actionnaires et citoyens ordinaires qui n'ont plus d'économies, plus de retraites.»
En Europe, les auteurs du film découvrent que les experts financiers qui conseillent la Commission européenne «sont en réalité des lobbyistes payés par les grandes banques». Le député européen Pascal Canfin affirme que: «Goldman Sachs ne contribue en rien à ce que l'économie fonctionne mieux et au développement des entreprises. Au contraire, ils peuvent gagner énormément d'argent quand les choses vont mal. Tout leur savoir-faire c'est de bien se positionner mais aussi d'influencer les marchés, d'influencer les décideurs, d'influencer les lois pour que les paris qu'ils ont pris se réalisent.» Et d'ajouter: «Ils ont besoin d'opacité, ils ont besoin des paradis fiscaux, ils ont besoin du secret bancaire, ils ont besoin que les règles qui encadrent les transactions financières ne soient pas transparentes.» 


Pierre Noverraz

 

Edition n° 46 du 14 novembre 2012

 
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