Les vies multiples d'un homme engagé
Congolais, Philippe Spider Londjo fait partie de la diaspora active de Genève outrée par l'élection présidentielle frauduleuse

L'autodidacte cumule les expériences, les emplois, les pays, les passions, les connaissances. Dès sa petite enfance dans les années 60, il est ballotté entre l'Afrique et l'Europe suivant les affectations de son père employé à l'ONU. Le jeune Philippe vit en Ethiopie, à Genève, au Congo, en Belgique, puis à nouveau à Genève où il terminera ses études universitaires, en architecture et en sciences économiques. Ce contexte multiculturel encore accentué par la fréquentation d'écoles privées internationales n'affaiblit pourtant en rien ses racines profondément congolaises. «Mon père a toujours voulu qu'on garde ce lien. A la maison on parlait aussi bien le français que le lingala, l'une des 5 langues officielles du pays.» Il y a aussi appris l'art du débat. «En famille, on nous a poussés à réfléchir par nous-mêmes, à développer nos idées, bref à faire travailler notre cerveau.»
Mû par sa curiosité, Philippe Spider Londjo multiplie les métiers: vendeur de tapis dans une galerie, animateur à la TSR dans l'émission musicale «Juke Box Heroes» dans les années 80, architecte... Et actuellement employé dans une institution internationale de défense des droits de l'homme.

Touche-à-tout
Mais s'il devait se définir, il choisirait celui d'«ethnologue passionné», tant il aime se plonger dans les civilisations perses, japonaises, amérindiennes, et bien sûr africaines. «L'Occident reproche souvent aux Africains d'être trop tournés vers le passé, car il ne veut pas que l'on se souvienne de ses fautes tant au niveau politique que confessionnel. Tous les peuples s'appuient sur leur passé. C'est un moyen de consolider le présent et d'imaginer le futur. Vous regardez la Grèce, et nous l'Egypte...»
Féru d'histoire, de langues, de politique, mais aussi de poésie, cet érudit polyglotte a su également développer son côté artistique, notamment comme DJ sous son pseudo d'artiste MC Spider. Un surnom donné par ses amis d'enfance lorsqu'une de leur enseignante d'anglais, suite à une démonstration de breakdance lui a fait la remarque qu'il se mouvait comme une araignée (spider en anglais). MC Spider fait donc danser les foules sur de la musique «black» (R'N'B, funk, rap...), mais aussi de la «house». Invité un peu partout en Suisse et en Europe, il voyage au gré des occasions musicales ou pour revoir des amis.
Les voyages au Congo sont aussi fréquents. Sauf ces dernières années, depuis l'arrivée au pouvoir de Joseph Kabila. «Les dictatures n'aiment pas les critiques et moi j'ai de la peine à fermer ma gueule», lance-t-il en brossant ensuite le sombre tableau que renvoie son pays, l'un des plus pauvres de la planète malgré son extrême richesse en matières premières. «Depuis une dizaine d'années, tous les indices de développement montrent que le Congo ne fait que reculer...» Et l'homme de s'insurger contre la corruption, les inégalités, l'extrême pauvreté, la guerre, les viols...

Fraude électorale
L'élection présidentielle du 28 novembre dernier a fait naître des espoirs de changement, avant la victoire du président sortant Joseph Kabila avec 48,9% des voix contre Etienne Tshisekedi (32,2%). Philippe Londjo regrette l'inertie de la communauté internationale qui a pourtant reconnu le manque de transparence et des irrégularités lors du processus électoral. «Kabila est soutenu par l'Occident, car il facilite l'accès aux matières premières», résume-t-il. Il relève aussi les pratiques antidémocratiques d'avant scrutin, comme notamment la modification de la Constitution ramenant l'élection présidentielle à un seul tour, la non-neutralité de la Commission électorale (4 membres sur 7 sont du parti de Kabila) et de la Cour suprême de justice (nommée par le président). «Tout le processus est biaisé. Avec nos relais dans le pays, notamment dans les bureaux de vote, nous savons qu'il y a tout simplement eu inversion des chiffres.» Philippe Londjo n'a aucun doute: le candidat Etienne Tshisekedi a gagné...
Pour le militant, président de la section suisse de la plate-forme «le Congo en légitime défense» (CLD), le changement ne sera donc possible que si le peuple prend la rue, comme en Tunisie ou en Russie... Est-ce possible? «La répression, pour l'instant, paralyse la population. La diaspora a donc son rôle à jouer. Les révolutions ne se préparent pas toujours à l'intérieur du pays...» Et cette diaspora est en train de s'organiser. Preuve en est, le 17 décembre dernier, suite à la proclamation des résultats électoraux, des dizaines de milliers de Congolais sont descendus dans les rues des capitales européennes, dont une centaine à Genève. Philippe Londjo, qui rêve de retourner un jour s'installer au pays, garde espoir. «Il n'y a plus le choix. La révolution doit avoir lieu...»


Aline Andrey

 

Edition n° 1/2 du 11 janvier 2012

 
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