Le permis C, c'est mieux qu'une médaille d'or
Ancien champion de water-polo, zoran Filipovic évolue dans la vie avec autant d'aisance que dans une piscine

«J'ai une médaille d'or, reçue de la Fédération suisse de natation. Mais je peux vous dire, j'ai été beaucoup plus touché de recevoir le permis C. Pourquoi? Parce qu'un permis C, ça vous change la vie!» Zoran Filipovic a le ton clair et direct. Et lorsqu'il parle de sa vie, il le fait sans détour, et avec beaucoup d'humour. Il est arrivé en Suisse en 1990, à presque 29 ans, comme saisonnier. Un saisonnier pas comme les autres. Il n'a pas connu le froid et l'exiguïté des cabanons. Mais l'eau à 26° de la piscine de Monthey... «J'étais sportif d'élite dans mon pays. Le Cercle des Nageurs de Monthey, assez fort à l'époque, m'a appelé pour gagner le Championnat suisse de water-polo. Un compatriote y jouait déjà. Venant des Balkans, la seule solution était d'obtenir le statut de saisonnier. Ensuite, j'ai passé par toutes les étapes, le permis B, le C», raconte celui qui mènera cette année-là, du bout de ses bras interminables, son équipe au rang de championne de Suisse, tout en travaillant comme temporaire.

Champion d'un pays disparu...
En Yougoslavie, Zoran faisait partie de l'équipe nationale. Il ne compte plus les médailles, dont celles de champion d'Europe, ou les compétitions mondiales auxquelles il a participé. Il a même failli devenir champion olympique. Mais n'a pas pu se rendre aux Jeux d'été de 1984, où ses coéquipiers remportèrent la médaille d'or... «Ça a été une grande déception. J'étais au service militaire à ce moment-là, pour un pays qui n'existe plus. C'était terrible!» Terrible aussi d'avoir été membre d'une équipe nationale d'un pays disparu.
Aujourd'hui, Zoran Filipovic se sent encore Yougoslave. Même si là-bas, «on n'a pas le droit de dire qu'on regrette l'éclatement de notre pays». Un pays où il se rend régulièrement. Le premier hiver déjà pour passer ses trois mois hors de Suisse et voir son épouse et sa fille, venues le rejoindre plus tard à Monthey. Puis chaque année pour revoir ses parents aujourd'hui décédés. «Ma nationalité? Je suis entre-deux. Je suis né au Monténégro, mon père était Serbe, ma mère Croate et j'ai grandi en Croatie. Mais je ne me sens ni Serbe ni Croate. Mon père a été obligé de partir en Serbie, il a divorcé», raconte-t-il. Et d'évoquer la guerre, avec ses mots, simplement. Ce jour de Pâques 1991 où il se retrouve sur un pont, «qui n'existe plus», face à 15 hommes armés de fusil et sans uniforme. «C'était les plus dangereux», dit-il, remerciant la Suisse de l'avoir accueilli. «Si j'étais resté là-bas, je suis sûr que je serais mort.»

La vie, du bon côté
Economiste de formation, Zoran s'amuse à raconter sa vie d'immigré. «Mon diplôme? En Suisse, ils ne reconnaissent même pas l'école primaire qu'on a suivie! Ils m'ont dit de refaire les études... Refaire quoi? Il fallait que je nourrisse ma famille. Et en plus je ne savais pas parler le français.» Alors, tout en continuant son engagement sportif, il travaille chez Giovanola à Monthey, une grosse entreprise de construction métallique et d'équipements industriels. «Le français, je l'ai appris dans l'atelier, avec deux bouchons dans les oreilles!», rigole-t-il, en faisant semblant de mettre les protections auditives qu'il utilisait lorsqu'il maniait sa meule de 15 kilos. «Et il n'y avait pas un seul Suisse dans l'atelier! Non, c'est plutôt avec mon équipe de water-polo que j'ai appris le français.»
Plus tard, il travaille chez GTec, entreprise issue de Giovanola. «Les deux ont finalement fait faillite. Mais j'ai eu de la chance, j'ai été formé dans l'électrolyse et la fabrication de machines produisant de l'hydrogène et de l'oxygène, l'énergie du futur! Après la faillite, j'ai été réembauché par un directeur qui a fondé IHT, Industrie Haute Technologie, sur le même site. Nous sommes quatre, deux directeurs et deux travailleurs, les derniers des Mohicans. Dire qu'il y a eu jusqu'à mille ouvriers ici... Et je risque bien d'être licencié pour la deuxième fois par la même personne!» lance-t-il, sourire aux lèvres. Blagueur, il prend la vie du bon côté. «Pourquoi je m'inquiéterais? Je n'y peux rien.»

Valoriser le travail
Pourtant, Zoran Filipovic n'aime pas les inégalités. «Avoir un nom qui finit par "vic", c'est un détail très important en Suisse. Pourquoi les gens des Balkans doivent-ils attendre 11 ans pour avoir un permis C? Alors que c'est 5 ans pour les Portugais. Qu'est-ce que j'ai de différent d'un Portugais?» demande-t-il, l'œil attentif, du haut de ses 1940 mm...
Ces injustices motivent son engagement syndical. Membre de la FTMH et de la commission du personnel de GTec, il milite aujourd'hui au comité de section d'Unia Bas-Valais. Un militant de choc, présent à toutes les manifestations. «Ce qui me frappe, c'est que le vrai travail n'est pas valorisé. Les managers disent toujours "voilà ce que j'ai fait", jamais "voilà ce que nous avons fait". Avec le syndicalisme, nous nous battons pour que les travailleurs puissent participer davantage au résultat final de l'entreprise.»
S'il ne regrette rien de sa vie ici, s'il est fier de ses trois petits-fils et de sa fille qui elle aussi a fait une belle carrière sportive, devenant cinq fois championne de Suisse de basket, Zoran Filipovic concède pourtant, en riant: «La seule chose, c'est que je me suis trompé de pays. Quand j'ai gagné le Championnat suisse, il fallait expliquer à tout le monde ce qu'était le water-polo!» 


Sylviane Herranz

 

Edition n° 4 du 25 janvier 2012

 
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