Ados au boulot
Trois jours durant, la gestion de l'hôtel Préalpina à Chexbres, a été confiée à des élèves romands et alémaniques

Les 27, 28 et 29 janvier derniers, la gestion de l'hôtel Préalpina à Chexbres a été confiée à 48 élèves de 13 à 15 ans, provenant des écoles de Blonay-St-Légier (VD), de Zweisimmen et Gsteig-Feutersoey (BE). But de la démarche: permettre aux jeunes de se confronter au monde du travail dans un exercice grandeur nature tout en pratiquant les langues. Une initiative baptisée «Ados toqués» qui a suscité l'enthousiasme des participants.

Ambiance sympathique et juvénile le 29 janvier dernier à l'hôtel Préalpina à Chexbres, propriété d'Unia. Pour le deuxième jour consécutif, le personnel habituel de l'établissement a été remplacé par 48 élèves des écoles de Blonay-St-Légier (VD), de Zweisimmen et Gsteig-Feutersoey (BE) qui se préparent depuis un an et demi à l'exercice. A la cuisine, à la réception, au service, dans les chambres... une armée d'adolescents âgés de 13 à 15 ans, portant l'uniforme inhérent à leur fonction, s'affairent. Tous travaillent en binôme, avec un collègue de l'autre langue, l'idée étant non seulement de familiariser les ados au monde professionnel mais aussi de leur permettre d'aiguiser leurs connaissances linguistiques. Tous ont, comme dans la vraie vie, rédigé au préalable une lettre de postulation pour la place convoitée et passé un entretien d'embauche mené par le directeur du Préalpina, Olivier Lehrian. Aujourd'hui, comme hier, ils devront assumer, à chaque service, une septantaine de couverts et gérer une vingtaine de chambres.

Coup de feu à la cuisine
«J'ai décroché le job de commis de cuisine», lance Diogo, portant, concentré, un plateau recouvert de gros morceaux de bœuf braisé. C'est le coup de feu à la cuisine transformée en une véritable ruche où une dizaine d'ados remplissent chacun une tâche spécifique. «J'aime bien ce travail. J'ai déjà de l'expérience en la matière», poursuit le jeune précisant qu'il aide souvent sa mère à la préparation des repas et qu'il suit, à l'école, un cours à option dans ce domaine. «Tout se passe bien. On a eu quelques couacs hier soir, des erreurs dans les commandes des desserts, on était à la bourre... mais dans l'ensemble on est content», renchérit l'adolescent. «Les qualités requises pour ce job? Il faut être habile de ses mains, dynamique et aimer manger», répond Diogo qui hésite, dans le futur, entre le métier d'informaticien et celui de cuisinier. «Ma spécialité? Des spaghettis à la sauce merveille, avec de la viande de bœuf, des lardons, du fromage, du persil... très très bon», relève-t-il la mine gourmande. Mais chut! On n'en saura pas davantage si ce n'est que la recette en question provient de la grand-mère de sa mère. «C'est un secret...» A ses côtés, un collègue, voilé d'un nuage de fumée, s'occupe de griller des tranches panées. Pas trop pénible la chaleur? Non affirme le cuisinier en herbe. «Je vais aussi chercher de la marchandise dans les frigos... et, de toute façon, si je trouve l'expérience sympa, je ne ferai pas ce travail toute ma vie.» Un commentaire qui ne l'empêche pas de se piquer totalement au jeu, comme ses pairs. «Les ados bossent très bien», affirme Dominique Paza, sous-chef cuisinier du Préalpina, assurant leur encadrement. «C'est eux qui ont choisi les menus. Ils ont placé la barre très haute. Délicat, mais c'est un beau défi» lance-t-il tout en continuant à superviser ses troupes et en distribuant des ordres.

Une attestation en prime
Atmosphère plus calme dans les étages. Alissia travaille comme femme de chambre. Pantalon noir et blouse-tablier spécifique à sa fonction - «ça va, je me sens à l'aise dans ces vêtements» - un récipient rempli de produits de nettoyage et des chiffons à la main, elle juge l'expérience «belle mais assez crevante». «Il faut aussi se souvenir d'une foule de détails, tel produit pour telle tâche, vider les poubelles, ouvrir les lits...» note l'adolescente qui se réjouit de l'attestation qui couronnera cette immersion dans la vie pratique. «Nous en recevrons tous une. C'est important pour le CV», affirme-t-elle même si elle envisage de se former comme éducatrice de la petite enfance.
Au café, Johann et Léo, sommeliers, trouvent eux aussi la démarche sympathique même s'ils relèvent le stress inhérent à leur activité. «On doit être bien structuré... Je pensais que ce serait plus facile... Le plus dur? Rester debout toute la journée» témoigne Johann qui posera désormais un regard différent sur les gens exerçant cette profession. «J'aurais de la compassion pour eux...» «Moi aussi», appuie Léo alors qu'un de leur confrère passe, gardant la main dans le dos bien qu'il n'ait pas de plateau. Déjà le pli du métier?

2000 fois oui
Cheveux attachés en chignon, veste noire, Alicia, maître d'hôtel, n'exclut pas, adulte, de travailler dans le domaine. «J'aime le service même si c'est speed et fatiguant», déclare-t-elle durant sa pause repas, dans le réfectoire réservé au personnel. Une salle où sont affichés plannings, horaires, composition des équipes, plans des tables, règlements... «Hier soir, j'étais au bord de la crise de nerfs. Le stress. Mais aujourd'hui, ça va beaucoup mieux avec l'expérience. Je suis une meneuse. Maintenant ça roule», poursuit l'adolescente. «Je me réjouis d'entrer dans la vie professionnelle. Mais c'est un choc quand même», déclare pour sa part sa voisine, Rebecca, sommelière, qui qualifie les enseignants romands à l'origine de l'initiative, Sonia Bula et Olivier Vuadens, de «super géniaux».
L'heure du dîner approche. Les premiers clients prennent petit à petit possession des tables: des parents et des proches d'élèves mais aussi des particuliers, informés par les médias de la démarche... «Je suis venue par curiosité. Dans tous les cas, je trouve l'initiative formidable», s'enthousiasme Fabienne. Un avis partagé par Ursula, habitant l'Oberland bernois, dont la fille, Rahel, travaille à la réception. «C'est une expérience extraordinaire... Je suis fière de ma fille.» De la fierté, Olivier Lehrian en a aussi pour ces jeunes «qui en veulent, qui prennent vraiment à cœur leur travail». «C'est fantastique, s'enflamme le directeur. Je suis vraiment ému. Si je réitérerais l'expérience? 2000 fois oui», poursuit-il précisant que si certains jeunes ont envie de postuler, il est prêt à entrer en matière. Avis aux ados...


Sonya Mermoud



Graines de chef

Une prestance naturelle, droit comme un i, Diego a été choisi pour occuper, au côté de sa collègue alémanique Joëlle, le poste de directeur. «Les qualités requises? Avoir du répondant, savoir donner des ordres tout en se montrant juste et être capable d'assumer des responsabilités», explique-t-il, le ton posé. Et de préciser: «On forme une équipe. Personne n'est inutile.» Joëlle évoque pour sa part la nécessité d'avoir un regard sur tout, elle qui dit aimer diriger même si la fonction implique une «grosse responsabilité». «Mais c'est amusant», affirme-t-elle en hésitant sur le choix du mot en français. Quant au mythe du chef qui reste les bras croisés, les deux ados démentent. «On aide partout où on peut. On a l'esprit d'équipe. On se lève les premiers et on est les derniers à se coucher», affirme Diego avant d'aller accueillir les invités - autorités politiques, scolaires et partenaires du projet - pour la partie officielle précédant le dîner. Serrement de mains, discours, prise symbolique des clefs de l'établissement, regard sur le travail des sommeliers servant l'apéritif... Les deux ados assument leur rôle à la perfection. Un rôle qu'ils voudraient jouer aussi adulte? «C'est encore flou pour moi... mais je suis attiré par un travail administratif» répond Diego. Quant à Joëlle, elle rêve de devenir avocate... «Mais si ça ne marche pas, directrice ira aussi», conclut-elle, pragmatique.

SM

 

 

Edition n° 6 du 8 février 2012

 
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