Médecins Sans Frontières se confronte au regard des populations du Sud
L'ONG Médecins Sans Frontières a analysé la perceptiion des divers acteurs en lien avec elle dans 11 pays durant 4 ans

L'ouvrage «Dans l'œil des autres. Perception de l'action humanitaire et de MSF» propose de réfléchir à l'aide humanitaire sous l'angle de la perception des populations, des acteurs politiques, religieux, institutionnels, ou encore des collaborateurs locaux

A l'origine du projet, un drame: l'assassinat de cinq collaborateurs de Médecins Sans Frontières (MSF) en juin 2004 en Afghanistan. L'ONG se voit contrainte de quitter le pays, alors qu'elle y est présente depuis 25 ans. La question de la perception de ses actions, de sa neutralité ou encore de son indépendance financière, dans les pays où elle intervient commence à faire son chemin. Dès 2007, une recherche est lancée dans onze pays pour savoir comment l'ONG est perçue par les populations, les acteurs politiques, religieux, institutionnels, les collaborateurs locaux... Une mine d'informations qui remettent en question certaines pratiques de MSF et montrent l'importance d'une bonne communication. Entretien avec Caroline Abu-Sada, coordinatrice de l'Unité de recherche de MSF à Genève et directrice de l'étude «Dans l'œil des autres» qui résume 4 ans d'enquête de terrain.

QUESTIONS-REPONSES

Votre enquête a donné lieu à une publication qui vient de sortir. Pourquoi rendre publique votre autocritique?
Nous voulons faire preuve de transparence sur nos moyens, notre manière de fonctionner, nos limites, nos dilemmes internes aussi. Je crois que l'une des qualités de MSF, c'est de savoir se remettre en question. Sa liberté de ton lui a permis aussi, lors du tsunami, d'être la seule ONG à refuser les dons qui arrivaient en masse.
C'est l'une des rares organisations à n'avoir jamais été entachées par de gros problèmes, même si nous sommes dépendants aussi de la perception humanitaire générale, par exemple lors du scandale au Tchad de l'Arche de Zoé (ndlr: association qui enlevait des enfants pour les faire adopter en France).

Quelles ont été vos surprises en menant cette recherche de terrain? Et comment est perçu MSF de manière générale?
Une de nos hypothèses à avoir explosé, c'est la méconnaissance de notre indépendance financière, alors que l'on croyait que cette information était acquise.
De manière générale cependant, j'ai été surprise de l'image positive de MSF et étonnée du niveau d'acceptation. Imaginez un instant, par exemple, une ONG turque s'installer devant la gare de Cornavin pour venir en aide aux sans-papiers...
Reste que les projets verticaux, qui ne traitent que d'une seule maladie, ne sont généralement pas compris. D'ailleurs aujourd'hui les programmes ont une approche plus globale. La perception change aussi en fonction des moments et des équipes sur place. L'aide humanitaire en général, pendant la guerre en Irak en 2008, était vue comme représentant la politique impérialiste occidentale qui vient s'accaparer les matières premières. Alors que dans les années 90, notre intervention dans le Kurdistan irakien était très bien acceptée.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de perceptions erronées?
Au Niger, par exemple, les gens voient les traits du logo comme des côtes, car MSF s'occupe de la malnutrition. A l'ouest du Kenya, c'est un homme avec une lance venu détruire le kala-azar, une maladie négligée de la région. Quant à l'autocollant d'interdiction d'armes, les traits qui biffent le fusil ne sont parfois même pas vus. D'ailleurs, lorsque nous étions au Kenya, des militaires armés sont entrés dans la cour de l'hôpital, ce qui n'aurait jamais dû être toléré.

Votre personnel local est peu informé sur MSF, alors que c'est un relais essentiel auprès de la population, des autorités...
En effet, très peu de gens prennent le temps de leur expliquer les principes de MSF. Le personnel international lui-même d'ailleurs a des difficultés à expliciter les notions d'impartialité et de neutralité à leur propre staff ou lors de négociations. Pourtant, quand les collaborateurs sont informés, ils trouvent davantage de sens à leur travail. Ils deviennent fidèles à MSF, alors que d'autres organisations leur proposent de meilleurs salaires.

La notion de dépendance est une critique récurrente. Comment transmettre le savoir de l'ONG lorsqu'elle se retire?
Il n'y a pas de standard. Parfois nous ne répondons qu'à l'urgence, comme dans le cas de la Côte-d'Ivoire. Nous arrivons et repartons rapidement. En République démocratique du Congo, par contre, on a remis un gros hôpital au Ministère de la santé sur un délai de 3 ans, mais nous savions que la qualité risquait de baisser, et que la gratuité des soins n'était pas garantie... Ces questions ne seront jamais résolues.

Suite à vos rapports, de nouvelles stratégies ont-elles été mises sur pied?
Oui, nos recommandations opérationnelles ont été rapidement suivies. Les équipes sur le terrain font systématiquement attention aux enjeux de perception. Par exemple au Niger dans l'hôpital de Zinder où nous avons implanté un centre de réhabilitation nutritionnel, nos collaborateurs, des Nigériens de Niamey, étaient perçus par la population comme trop différents culturellement. Des réunions ont dès lors été organisées pour bien expliquer notre programme aux autorités locales. Les expatriés s'informent aussi aujourd'hui sur cet enjeu de perception qui permet clairement l'amélioration de nos projets.

Des intervenants extérieurs à MSF apportent leur contribution dans votre livre. Certains estiment que l'aide humanitaire doit être repensée?
Oui, mais ils proposent peu de solutions. Je pense qu'en termes de réponse aux urgences et face aux maladies négligées, MSF tiendra une place essentielle encore pendant de nombreuses années.


Aline Andrey

 

«Dans l'œil des autres. Perception de l'action humanitaire et de MSF», sous la direction de Caroline Abu-Sada, 2011, Editions Antipodes

 


Projections et débat
Dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (voir ci-dessous), le samedi 10 mars, à 17h30, une conférence sur cette étude avec Caroline Abu-Sada aura lieu à Genève au cinéma Spoutnik (rue de la Coulouvrenière 11). Ce débat se déroulera après deux projections: à 14h30, «Living in Emergency», film sur le quotidien de quatre volontaires MSF au Congo et au Liberia, puis à 17h, le documentaire «Des actes à la parole» qui retrace les prises de parole de MSF à travers l'histoire (entrée libre).
AA

 

 

Edition n° 8/9 du 22 février 2012

 
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