Victoire pour les victimes italiennes de l'amiante
Les victimes italiennes de l'amiante remportent un procès historique. Le tribunal de Turin a condamné les ex-patrons d'Eternit

Au terme d'années d'instruction et de plus de deux ans de procédure, le tribunal de Turin a condamné le 13 février dernier le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny, 65 ans, et le baron belge Jean-Louis Marie Ghislain de Cartier de Marchienne, 90 ans, ex-responsables des usines Eternit-Italie, à seize ans de prison. Les deux accusés ont été reconnus coupables d'homicide par négligence. Ils ont été jugés responsables de la mort de quelque 3000 personnes décédées en Italie suite à une exposition à l'amiante, anciens ouvriers et habitants des communes de Casale Monferrato, Cavagnolo, Rubiera et Bagnoli où se situaient les usines Eternit. Absents du procès, les industriels ont annoncé via leurs avocats qu'ils feront appel.

Ambiance fébrile devant le tribunal de Turin en ce matin glacial du 13 février. C'est le jour J pour plusieurs centaines de victimes de l'amiante et leurs proches venus écouter le verdict d'un procès qui dure depuis plus de deux ans et qui a donné lieu à des années d'instruction et plus de 60 audiences. Des personnes originaires d'Italie, dont de nombreuses de Casale Monferrato, commune qui a payé le plus lourd tribut à la fibre meurtrière, mais aussi de France, de Belgique, de Suisse, du Brésil, etc., elles aussi concernées par le drame et soucieuses de connaître le dénouement de ce procès historique, le plus grand jamais ouvert sur la question et le premier au pénal. «L'aspect majeur dans cette affaire, c'est sa dimension internationale. La solidarité qui unit les victimes des différents pays», commente Alain Bobbio, responsable de l'Association départementale de défense des victimes de l'amiante (Addeva) de Seine St-Denis, devant le Palais de justice où ont été installées banderoles et pancartes des associations réclamant justice. «Schmidheiny, votre place est en prison», peut-on lire sur l'un de ces supports, illustré du portrait du milliardaire derrière des barreaux... Pénétrant par vagues successives dans le bâtiment, sous la surveillance de cordons de policiers et au milieu de nombreux représentants des médias, la foule se disperse dans le calme dans les différentes salles prévues pour son accueil, la salle d'audience étant réservée aux juges, avocats et officiels.

«Qu'il aille en prison»
Nicolas Cristofis, président du Comité amiante prévenir et réparer (Caper) Eternit de Caronte-Martigues (Bouches-du-Rhône), Michel Salard et Marc Sébastien ont pris place dans l'un des espaces réservés aux délégations étrangères. Ils ont fait le trajet ensemble jusqu'à Turin et occupent un des premiers rangs de la salle désormais comble. Face à l'assemblée, un écran de télévision va retransmettre en direct le suivi de l'audience qui sera traduite simultanément en français et en anglais. Dans l'attente du verdict, les Français témoignent de leur histoire. Tous trois sont des anciens ouvriers de l'usine d'amiante de Caronte-Martigues qui a fermé ses portes en 1979. Tous trois ont contracté une maladie liée à la fibre meurtrière. «Je souffre de plaques pleurales», raconte Michel Salard, 81 ans, qui vient d'enterrer son épouse. «Elle est morte il y a trois mois d'un mésothéliome au terme d'années de souffrance. Elle lavait mes bleus de travail infestés de poussière d'amiante. Je l'ai perdue à cause de cette saloperie», poursuit l'homme, révolté. «Schmidheiny doit être condamné. Qu'il aille en prison.» Et cet ancien militant syndical ayant travaillé une vingtaine d'années chez Eternit de rappeler que de nombreuses demandes avaient été déposées auprès de la direction de la fabrique pour obtenir des dépoussiéreurs d'amiante sur les tours de l'usinage ou des aspirateurs aux broyeurs du minéral. «Des ‘primes de poussière' furent d'abord allouées aux travailleurs pour les faire taire avant que, vers 1965, devant l'insistance de leurs revendications, on installe localement des dépoussiéreurs» relève encore le retraité qui réclame aujourd'hui une nouvelle mise en examen de la direction de l'usine de l'époque pour «empoisonnement volontaire». Car si quelques mesures furent prises, elles ne permirent en aucun cas d'enrayer les dangers.

Bombe à retardement
«Du balayeur au directeur, tous ont couru des risques», expliquent Marc Sébastien, 69 ans, et Nicolas Cristofis, 59 ans. «Nous, on fabriquait des tuyaux, canalisations, plaques ondulées... On ne sentait pas les effets nocifs du minéral. Pas d'allergie. Ni d'yeux qui piquent. Mais on pouvait distinguer la poussière de l'amiante dans la lumière, comme de la neige. On a respiré des milliers de fibres. Une bombe à retardement», enchaînent les deux hommes. Dans les années 2000, Marc Sébastien - qui comptabilise 17 années de service chez Eternit - apprend qu'il est atteint d'asbestose. Le médecin diagnostique chez Nicolas Cristofis, en 1997, des plaques pleurales. «On ignore combien de temps il nous reste à vivre. C'est assez angoissant», confie le président du Caper, employé à l'usine entre 1971 et 1978. «Mon épouse refuse de passer au scanner. Elle a peur», relève encore tristement Marc et de préciser que sur les dix personnes que formait son équipe, il est le seul survivant avec un autre collègue.

Emotions...
L'heure du verdict a sonné. Un silence de plomb s'installe dans la salle. Casques sur les oreilles, l'assemblée écoute religieusement la sentence. Les deux accusés écopent chacun de 16 ans de prison et sont condamnés à payer plusieurs dizaines de millions d'euros aux parties civiles - 6000 au total, essentiellement des victimes italiennes de la fibre et des proches ont réclamé des dédommagements - pour avoir provoqué une catastrophe «sanitaire et environnementale permanente» et enfreint aux règles de sécurité au travail. Emotions et soulagement. Applaudissements. Des personnes pleurent. La lecture de la sentence continue par l'énonciation des noms des personnes qui toucheront des indemnités. Une litanie interminable qui trahit l'ampleur du drame. «Ma réaction? Je suis impressionné par la justice italienne. J'espère qu'elle servira d'exemple. Mais si je suis satisfait, je ressens aussi une immense tristesse face à ce gigantesque désastre humain. Tant de gens concernés», soupire Nicolas Cristofis. Commentaire similaire de Marc Sébastien qui espère que le jugement fasse jurisprudence dans l'Hexagone. «J'ai aussi une pensée pour tous les proches disparus qui auraient aujourd'hui aimé être avec nous et entendre ce verdict. Quoi qu'il en soit, le combat continue. Ça nous aide moralement.» Et Michel Salard de rajouter: «Qu'ils purgent leur peine. C'est déjà ça. En France, on est loin de pouvoir espérer un tel résultat. Les autorités ne veulent pas condamner les patrons. Sarkozy défend les gros. Mais je ne crois pas qu'il sera réélu...»

 

 

«Je ne peux donner ce que je n'ai pas»

Retraitée française, Colette Fabra se bat pour obtenir des indemnités de la Suva, son mari étant mort d'une asbestose contractée alors qu'il travaillait à Genève

«La justice doit être appliquée, les criminels condamnés. Schmidheiny mérite plus que la prison...» Révoltée contre les ex-pontes de l'amiante mais surtout terrassée par la tristesse, Colette Fabra, 75 ans, a fait le voyage des Granges-Gontardes, dans le département de la Drôme, à Turin, avec d'autres membres du Comité agir prévenir réparer (Caper) de Valence. Elle est venue manifester son soutien aux victimes de la fibre meurtrière, elle qui a perdu son mari, Quintana, décédé en mars 2010, de l'asbestose. Depuis, elle se bat pour obtenir des indemnités de la Suva, son époux ayant, assure-t-elle, contracté la maladie en Suisse où il a travaillé de 1965 à 1988. «Au-delà de l'argent, c'est la reconnaissance de la souffrance qui me motive.» Un combat terriblement lourd, et parce que la Caisse nationale suisse d'assurance en cas d'accidents réclame sans cesse de nouvelles preuves qu'elle ne possède pas, et parce qu'il rouvre constamment le livre douloureux des souvenirs. «J'ai rassemblé tous les documents à disposition. Les hôpitaux me disent qu'ils n'ont pas d'autres archives. Qu'elles auraient été perdues ou détruites. Comme s'il y avait un interdit à creuser le dossier. Et pourtant, quand le médecin a posé le diagnostic, il a parlé d'une ‘mine de fibres' tellement elles étaient nombreuses.» Et Colette Fabra de raconter que Quintana a contracté le mal sur le chantier de l'Hôpital cantonal de Genève où il a œuvré cinq ans, jusqu'en 1983, alors employé par une entreprise genevoise de vitrerie. «Il a découpé des joints en amiante qui étaient posés entre le cadre et le verre pour faire notamment des portes pare-feu. La pièce n'était pas aérée. Il se souvenait qu'il avait dû régulièrement sortir pour reprendre son souffle.» Plusieurs décennies s'écoulent avant que la maladie ne se développe chez le travailleur d'origine espagnole, de retour en France... En 2008, une mauvaise chute l'amène à consulter un médecin. «Il avait mal sur le côté. Le scanner a révélé la présence de ganglions», relate Colette Fabra, fondant en larmes. «On s'aimait tellement...» Et la veuve d'évoquer en vrac, entre deux sanglots, les opérations et l'atroce souffrance subie par son époux; les démarches effectuées avec le Caper et aujourd'hui avec le Comité suisse d'orientation et d'aide aux victimes de la l'amiante (Caova) pour tenter de toucher les indemnités de la Suva «d'entente avec mon mari avant son départ»; les pénibles démêlés avec cette dernière. «Mon époux n'est pas mort d'une angine. L'attitude de la Suva est grotesque. Elle a fixé un délai au 6 mars pour que je lui remette de nouveaux documents. Mais je ne peux pas fournir ce que je n'ai pas... Avec l'aide du Caova je poursuivrai le combat. Il le faut», déclare encore Colette Fabra d'une voix blanche, non sans soupirer. «Je voudrais tant que tout cela se termine...»



Casale Monferrato: «La fibre était partout»


Habitant Casale Monferrato, Anna Maria Ottone, 67 ans, membre de l'Association des familles de victimes de l'amiante (Afeva), a perdu son frère, quatre cousins et plusieurs amis des suites d'une exposition à la fibre. «Presque tous les habitants de Casale - au nombre de 35000 - connaissent quelqu'un qui en est mort», relève cette enseignante retraitée et de préciser: «Mon frère est décédé en 2002, à l'âge de 66 ans, du mésothéliome. Il travaillait pour une entreprise fabriquant des machines pour l'imprimerie. Il n'a jamais été employé par Eternit. Mais la fibre meurtrière, à Casale, était dans l'air. Partout. Depuis 1970, quelque 2000 personnes de la ville et des environs y ont succombé.» Anna Maria Ottone pense avoir échappé aux risques induits par le minéral, ayant mené sa carrière professionnelle hors de Casale. «Je suis revenue il y a deux ans. Les zones ont été largement décontaminées. Mais on ne sait jamais», relève la Piémontaise. S'exprimant sur l'offre de 18 millions d'euros faite par Schmidheiny à Casale Monferrato pour que la ville renonce à se porter partie civile, Anna Maria Ottone la qualifie de «plus qu'insultante». «On voulait nous acheter pour qu'on se taise. Je suis fière que la mairie ait fait marche arrière.» Une décision qui n'aura pas été étrangère à l'importante mobilisation des victimes ayant alors organisé un défilé silencieux dans la cité. Le jury condamnera par ailleurs les deux prévenus à verser 24 millions de dédommagement à Casale Monferatto. «Le but de l'Afeva n'est pas l'argent mais bien la justice. On veut aussi qu'on pousse la recherche pour trouver des moyens de guérir du mésothéliome. Chaque mois 3 à 4 personnes continuent à mourir à Casale d'une maladie liée au matériau. Le pic des décès sera atteint en 2020.»

 

 

Ils réagissent au verdict

Claude Huet, président de l'Association départementale de défense des victimes de l'amiante (Addeva) Ardennes, France

«Je pense aux victimes et à leur famille mais aussi à la droiture de la justice italienne. J'espère qu'elle ouvrira une voie dans d'autres pays. En France, chaque jour, 10 personnes meurent de l'amiante. Et il ne s'agit que des cas connus et reconnus. Je pense aussi à tous les migrants contaminés... Même si les accusés n'avaient été condamnés qu'à six mois de prison, c'est la reconnaissance de la responsabilité qui est importante. La lourde peine rend la symbolique encore plus forte. Ce verdict nous donne de l'énergie pour poursuivre notre combat. C'est la victoire de toutes les victimes.»

Jean-Paul Teissonnière, avocat français engagé dans la défense des victimes de l'amiante

«C'est une grande satisfaction. Une étape a été franchie avec la reconnaissance du niveau de responsabilité des accusés. La lourde sanction nous dit qu'on se trouve dans l'ordre du crime social. Il nous appartient aujourd'hui de voir pourquoi une telle issue ne serait pas possible ailleurs. A partir de ce jugement, nous devons interpeller les institutions judiciaires et les pouvoirs publics de nos pays.»

François Iselin, expert du Comité d'aide et d'orientation aux victimes de l'amiante (Caova), Suisse

«Je suis content d'autant plus que j'étais pessimiste quant au verdict, mais cette victoire ne constitue qu'un premier pas. Il y a encore tant de victimes de par le monde, au Brésil, en Espagne, en France... Les prévenus ont été jugés pour quelques milliers de victimes. J'ai peur qu'on oublie les innombrables autres, qu'on dise que la condamnation ayant été prononcée, l'affaire est réglée.
Cette issue est toutefois le fruit de mouvements combatifs et de juges non corrompus. En Suisse, elle n'aurait pas été imaginable. Stephan Schmidheiny jouit de solides appuis à tous les échelons et se présente aujourd'hui comme le gourou de l'environnement... Mais même si le verdict est réjouissant, nous n'aurions jamais dû en arriver là. La sentence ne ressuscite pas les morts. Et le procès aurait pu être évitable. On connaissait depuis les années 1950-1960 la dangerosité de l'amiante. C'est un échec de la prévention. Un échec de la civilisation. Les études des scientifiques prouvant la nocivité du minéral n'ont pas été prises en compte. On arrive cinquante ans trop tard... Quoi qu'il en soit, le dossier n'est pas bouclé. Schmidheiny fera appel. Les procès vont se poursuivre. Le prochain concernera les victimes italiennes de l'amiante ayant travaillé dans les usines Eternit Suisse.»

Textes Sonya Mermoud
Photos Thierry Porchet

 

 

 

Edition n° 8/9 du 22 février 2012

 
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