La philosophie naît de l'étonnement
La philosophe et militante Marie-Claire Caloz-Tschopp pratique la curiosité qui mène au plaisir de la pensée

Au moment de sa retraite professionnelle en 2010, Marie-Claire Caloz-Tschopp quitte l'Université de Lausanne en organisant un colloque au titre qui pourrait résumer sa vie d'insoumise: «Colère, courage, création politique». Pour l'enseignante en philosophie et théorie politique, le manque de pensée et de jugement amène à l'absence de colère, et donc à la soumission. «La retraite, ce n'est pas la retraite de Russie», dit-elle en souriant, avant de récuser les catégories dans lesquelles la société enferme l'être humain: retraités, chômeurs, travailleurs, femmes, hommes, nationaux, étrangers...
Marie-Claire Caloz-Tschopp s'exprime avec douceur et humour, sans se prendre au sérieux. Pour elle, si la pensée est un outil de transformation du monde, elle est avant tout un plaisir, une sorte de bonheur. Curieuse insatiable, l'enseignante désire une philosophie pratique, concrète. «Dès le moment où l'on se pose des questions, on est dans une démarche philosophique. Les questions de la justice, de la liberté, de l'égalité peuvent alors être posées. Ce qui met en route la pensée, c'est l'étonnement. Se demander «pourquoi», c'est le début de la démarche philosophique.»

Un héritage ouvrier
Marie-Claire Caloz-Tschopp définit son engagement dans le lien entre les mouvements sociaux et le monde académique, la recherche et la Cité. D'où son intérêt pour les luttes d'émancipation, de libération, les révolutions. Celles de la classe ouvrière sont au cœur de son histoire familiale, avec pour mythe fondateur son grand-père maternel. Il a été l'un des grévistes de l'usine d'aluminium à Chippis en Valais en 1917. Il sera l'un des trop nombreux travailleurs à mourir d'un accident de travail. Son épouse intentera un procès à l'employeur... Sans succès. La militance devient héritage. Fille d'un ouvrier syndicaliste et d'une mère engagée dans les luttes associatives, Marie-Claire Caloz-Tschopp transformera l'histoire générationnelle en étudiant pour ouvrir d'autres voies.
Après l'Ecole de travail social à Genève puis cinq années de travail et de vie dans les tumultes politiques de la Colombie, elle enseigne à l'Ecole d'études sociales et pédagogiques de Lausanne, puis reprend des études universitaires en philosophie, histoire et science politique. Les questions que lui posent les politiques d'immigration et du droit d'asile des années 1980 en Suisse et en Europe l'amènent à écrire une thèse en philosophie politique basée sur l'œuvre de Hannah Arendt. Dès lors, la pensée de la philosophe juive allemande, longtemps exilée à cause du nazisme, ne cessera de l'accompagner dans l'écriture de plusieurs livres inspirés par le terrain de la migration, du droit d'asile, du service public autour des notions «d'humain superflu», du «droit d'avoir des droits».

De la lutte pour la généralité des droits
«Pourquoi quand on a un passeport, aurions-nous plus de droits? Pourquoi la violence sécuritaire est-elle banalisée? Il faut arrêter de cibler l'étranger comme un "problème", un "ennemi" et revenir à des problèmes communs à tous face à la globalisation. Ceux que l'on appelle les étrangers sont parmi nous. Nous appartenons à un seul monde. Il faut refuser la haine qui génère la guerre, la violence, la concurrence, l'individualisme... Il faut retrouver la liberté, l'égalité, les droits.»
C'est dans ce sens qu'elle a mis sur pied en 2012, avec Graziella de Coulon et Christophe Tafelmacher, une formation collective gratuite «One World», ouverte à tous, dans le cadre du Collège international de philosophie autour du thème de l'exil, car «dans la globalisation actuelle, serions-nous tous des exilés?». «Chacune, chacun d'entre nous peut se réapproprier une capacité de pensée collective, un esprit créatif, une capacité de jugement pour résister, prendre sa vie en main. Pour se légitimer, tout système de pouvoir postule la soumission. De nos jours, la soumission commence par la consommation, l'acceptation des conditions de travail de plus en plus précaires. En une vingtaine d'années, le recours aux contrats à durée déterminée (CDD), au travail au noir et aux sans-papiers est devenu normal.»
Marie-Claire Caloz-Tschopp reste toutefois optimiste: «Le pouvoir aimerait nous programmer, mais c'est impossible. La spontanéité, synonyme de liberté, est intrinsèque à la condition humaine. C'est ce qui fait notre grandeur.» Face au conformisme ambiant, espère-t-elle une révolution? «La vie, l'histoire se construisent en se faisant et on interprète ce qui se passe après coup. On ne peut pas tout planifier, la révolution non plus. Nous sommes dans une période de changement où la conscience sociale peut se reconstruire collectivement.»

Aline Andrey

 

Plus d'informations sur le séminaire «One World» sur www.exil-ciph.com.

Marie-Claire Caloz-Tschopp, Les sans-Etat dans la philosophie d'Hannah Arendt. Les humains superflus, le droit d'avoir des droits et la citoyenneté, Lausanne, Payot, 2000.

Marie-Claire Caloz-Tschopp, Colère, courage, création politique, Paris, éd. L'Harmattan, 7 volumes, 2011.

 

 

Edition n° 10 du 7 mars 2012

 
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